ART | CRITIQUE

Dottore di tutto

PCéline Delavaux
@12 Avr 2011

Il n’est certainement pas nécessaire de connaître la vie de Giovanni Bosco pour apprécier ses grands dessins au feutre. Mais, dans le cas de l’art brut, ce sont les histoires humaines qui bien souvent font aussi l’œuvre, qui conduisent les objets à devenir des œuvres. Et aux auteurs à s’inventer des manières bien personnelles de se réinventer eux-mêmes.

Les dessins au feutre de Giovanni Bosco exposés à la galerie Christian Berst constituent une part discrète de son œuvre, car c’est dans la rue, sur les murs de sa petite ville sicilienne de Castellamare del Golfo que s’épanouissait pleinement le sens de sa pratique. Dans sa ville, il reste une centaine de fresques de Bosco, mort en 2009. La reconnaissance artistique est cyniquement advenue sur le fil du rasoir…

Si l’on peut esquiver le récit de la tragique histoire de Giovanni Bosco, celle de la découverte de son œuvre est en revanche irrésistible à raconter. En 2007, le Français Boris Piot travaille sur le tournage du film Largo Winch en Sicile et arpente à ses heures perdues les rues de Castellamare. Il y découvre des peintures murales qui le séduisent au point de le lancer à la recherche de leur auteur. C’est ainsi qu’il rencontre Giovanni Bosco qui passe son temps à dessiner dans son très modeste rez-de-chaussée, sous la protection de sa mère et le regard moqueur de ses voisins qui le considèrent comme un doux cinglé.

De retour à Paris avec de nombreuses photographies des travaux de Giovanni Bosco, Boris Piot aboutit, par le biais du site internet animula vagula consacré aux «rives et dérives de l’art brut», à l’un des principaux acteurs du petit monde de l’art brut, Jean-Louis Lanoux qui organise quelques mois plus tard un voyage en Sicile, à la rencontre de Giovanni Bosco. C’est ainsi que, à partir du printemps 2008, l’œuvre de Bosco fait son entrée sur la scène de l’art brut. Début 2009, un colloque et une exposition lui sont consacrés à Castellamare, organisés par Eva di Stefano, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Palerme — des événements auxquels Bosco, déjà très malade, ne participera pas.

Sous la houlette de Salvatore Buongiorno, le collectif Zep a consacré in extremis un film (projeté à la galerie Christian Berst le 5 avril dernier) à Giovanni Bosco. On le voit à l’œuvre, chez lui, avec feutres et papiers d’emballage, et dans les rues de Castellamare, armé d’un pinceau de peintre en bâtiment.

On l’écoute parler de son travail: il peint principalement des «bonshommes» sous forme de cœurs avec des yeux, des bras, des jambes, «correctement faits», «comme s’ils étaient beaux», ajoute-t-il. Il représente aussi des «gens modernes, d’aujourd’hui» sous forme de «petites vipères»: de minces corps allongés, démembrés, surplombés d’une petite tête… Ces dessins au feutre, «sans cadre, on pourrait penser qu’ils ne valent rien», constate-t-il. Quant aux murs, pourquoi y peindre des fresques? «Pour que les gens les voient», explique-t-il. Et il insiste pour que son interlocuteur les photographie. L’œuvre n’existe bien que dans le regard, dans le discours de l’autre.

Il reste difficile aujourd’hui de faire admettre en Sicile l’idée qu’il faut protéger ces peintures, réalisées par ce genre de personne de surcroît, précise Salvatore Buongiorno qui, avec le collectif Zep, travaille à sauvegarder l’œuvre de Giovanni Bosco. Comme chez tous les artistes dits «bruts», l’édification d’un monde à soi vient compenser l’exclusion et l’incompréhension dont ils sont victimes. Giovanni Bosco, qui n’a sans doute jamais franchi la porte d’une quelconque université, se définissait comme un «dottore di tutto» (docteur ès tout) en des termes que, selon l’expression de Witold Gombrowicz, on pourrait appeler une «vérité d’artiste».

C’est bien à une entreprise totale de reconstruction du monde que se livre Giovanni Bosco. Son répertoire de formes et le rythme de ses compositions sont simples, mais ils lui permettent amplement d’inventer une manière bien personnelle et de se réinventer lui-même autrement.