ÉCHOS
12 Fév 2011

De Basquiat à Obama

PStanislas Dembinski
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Il y a un mystère Basquiat. Ce peintre noir américain, mort il y a 22 ans d’une overdose à New York, après une carrière de météore, a été la grande star inattendue des dernières expositions parisiennes. Il a attiré plus de 350 000 personnes — un record — à la rétrospective exceptionnelle de son œuvre qui vient de s‘achever, à l’occasion du cinquantenaire de sa naissance, au Musée d’Art moderne de la ville de Paris.

Plus d’une centaine d’œuvres coup de poing dans lesquelles Basquiat, né en 1960 d’un père haïtien et d’une mère portoricaine, revendique amplement son héritage culturel africain et ses références à l’histoire des noirs américains. A l’instar du président américain actuel Obama, son quasi-contemporain, auteur du récit autobiographique Les Rêves de mon père où il évoque son ascendance kenyane, Basquiat puise de façon viscérale dans ses racines pour se définir en tant qu‘homme et artiste.

En butte au racisme, comme cela est opportunément rappelé dans l’excellent documentaire Jean-Michel Basquiat, The Radiant Child, autre succès, toujours programmé au cinéma, le jeune homme n’a eu de cesse d’évoquer l’histoire des «blacks» dans ses toiles, de Malcolm X à Cassius Clay, alias Mohamed Ali, en passant par les planteurs de coton anonymes.

L’exposition, la plus importante sur le peintre à ce jour et présentée auparavant à Bâle, en Suisse, à la Fondation Beyeler, a fait défiler à Paris toutes les grandes étapes de l’œuvre, des graffitis des débuts, sous le pseudonyme de «Samo» («Same Old Shit», «La même vieille merde», dans le sens de «Rien de nouveau»), dans le New York underground des années 1970, aux œuvres monumentales de la fin des années 80, sans oublier de nombreux dessins.

On peut y lire les mille et une influences de Basquiat, de Picasso à Warhol, sorte de père spirituel avec qui il a peint des tableaux à quatre mains comme Felix the Cat (1984-1985), où le personnage de bande dessinée (Warhol) côtoie des motifs de femmes africaines enrubannées de bleu (Basquiat). De la mythologie antique au jazz, du sport à la publicité: les références d’un jeune homme libre, à la fois érudit et potache, grave et pétri d’humour, figuratif et parfois presque abstrait.

Avec comme vrai fil rouge les héros noirs. Une des œuvres emblématiques de la rétrospective reste à ce titre Slave Auction (Enchères d’esclaves, 1982). Sur la toile, des esclaves noirs embarquent à bord d’un bateau de négriers, symboliquement doré, dominés par un personnage au chapeau haut de forme, le baron Samedi, esprit de la mort et de la résurrection dans le vaudou. Au bas de la composition, l’esquisse d’un footballeur noir américain et, tracé à la craie, «PKR», comme Charlie Parker, le légendaire jazzman, sont là pour rappeler la descendance illustre de ces sacrifiés.
«Il s’agit de la seule œuvre de Basquiat achetée par le Centre Pompidou à Paris, qui comme bien d’autres grands musées est longtemps passé complètement à côté d’un artiste, dont les œuvres valent à présent des millions de dollars», comme le rappelle Richard Rodriguez, collectionneur qui a connu Basquiat et qui le défend avec passion depuis toujours.

Un autre grand format plein de mystère évoque aussi le vaudou: Boy and Dog in a Johnnypump (1982). Un homme et son chien surgissent comme des spectres près d‘une bouche à incendie, dans un grand rougeoiement. Ils font penser à des Lwas, ces esprits du vaudou haïtien, intermédiaires entre le créateur et les humains.

La dimension spirituelle ou même sacrée n’est jamais loin. Un crâne géant multicolore (Untitled, 1981) appartenant à la collection Broad, à Los Angeles, s’apparente à une figure de martyr noir: hérissée de pics, c’est un enchevêtrement de compositions anatomiques, des cheveux au menton, véritables tableaux dans le tableau.
Plus loin, une figure rouge sang de prophète — Untitled (Prophet I), 1982 — confine, elle, à l’abstraction, envahie de zones sombres, avec des collages sur toile.
Basquiat dénonce aussi bien «L’ironie d’un policier noir» (Irony of a Negro Policeman, 1981) que les «serpents» qui entourent le boxeur légendaire Joe Louis (St Joe Louis Surrounded by Snakes, 1982) et exploitent cette figure mythique des noirs américains, que le peintre n‘hésite pas à sanctifier par une auréole sur la toile rudimentaire de papier marouflé.

L’artiste crée ainsi son propre panthéon moderne, en le mélangeant à des références plus classiques, comme ceux du retable d’église, dans Baby Boom (1982), sorte de Sainte Trinité moderne. De même, son Gold Griot (1982), superbe hommage aux conteurs traditionnels africains, n’est pas loin dans son expressionnisme et sa simplicité d’une icône orthodoxe qui serait peinte sur les lattes d’un panneau de bois ordinaire.

La liberté de ton, le mélange de techniques picturales, l’utilisation régulière de matériaux de récupération ou les nombreuses références aux arts premiers ne doivent pourtant pas faire oublier l’essentiel. Basquiat, qui avait étudié en autodidacte acharné ses contemporains comme Rauschenberg et Twombly, mais aussi les grands maîtres européens du passé comme Leonard De Vinci ou Michel-Ange, voulait être considéré comme un peintre majeur.
Comme il l’avait exprimé: «Picasso est venu à l’art primitif pour redonner ses lettres de noblesse à l’art occidental et moi je suis venu à Picasso pour donner ses lettres de noblesse à l’art dit primitif».

Cette soif incessante de reconnaissance, palpable dans ses toiles, alliée à son énergie phénoménale, nous le rendent extrêmement proche et touchant.
Premier artiste noir à avoir percé de la sorte sur le marché de l’art contemporain, Basquiat a été, avec tout son charisme et son talent, un symbole fulgurant, au même titre qu’Obama en politique. Le président américain est né quelques mois après lui, dans cette Amérique encore ségrégationniste du début des années 1960.

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