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Casanova forever. The Diamond Sea

Dans le cadre du projet Casanova forever, Claude Lévêque revient sur le monde chimérique qu’il a installé au Crac de Sète, The Diamond Sea, abordant la mer comme surface miroitante et évoquant Casanova, ce personnage trouble, imposteur et séducteur.

Le Cavalier de l’Apocalypse

«Le ciel, la terre et la mer étaient encore plongés dans la blancheur spectrale de l’heure indécise; une étoile pâlissante flottait encore dans la vague immensité.»
Thomas Mann, La Mort à Venise

Timothée Chaillou. Avec le titre de ton exposition, «The Diamond Sea», tu évoques la mer comme surface scintillante, l’eau comme miroir, et ce double que sont ciel et mer.
Claude Lévêque. The Diamond Sea est un monde chimérique, impliquant, en effet, la mer comme surface miroitante. J’évoque ici Casanova, ce personnage
trouble, imposteur et séducteur. Mon travail se développe autour d’éléments liés aux reflets, aux effets de miroir, aux dédoublements et à toutes formes d’affectation des sens. J’utilise ce qui va de l’aveuglement au scintillement: le jeu de l’éblouissement est un jeu de l’aveuglement. Je capte la réalité et le monde qui m’entoure, je m’en sers. En même temps c’est un monde qui m’aveugle.

Dans certaines légendes, voir son double porte malchance, il est associé à la mort. Les miroirs reflètent des silhouettes en morceaux, coupées et éclatées. Dans une inquiétante étrangeté, notre reflet est différent de nous bien qu’il nous ressemble.
Claude Lévêque. Le miroir est un abîme. C’est un objet qui attire et propose une révélation, une illumination en même temps qu’une autodestruction par rapport à cet abîme. Dans le parcours de l’exposition, dans deux espaces différents, sont suspendues une carabine et une licorne éclairées par des stroboscopes. Ce sont des surfaces miroitantes et des éléments tranchants, d’aspect menaçant, qui évoquent la lame d’un rasoir. C’est de la séduction et de la répulsion, on est entre les deux — sur le fil du rasoir.
Seppuku est une lame miroitante dont les extrémités sont éclairées de rouge. Les gens circulent, dans un espace étroit sous cette lame, en entendant le son d’un fouettement d’air. Cette lame est courbée pour que les visiteurs s’y reflètent déformés. Tous ces éléments troublent la rétine. Je joue ici beaucoup avec l’idée d’apparition. Comme dans cet espace rempli de filets de pêche dans lesquels on se perd, on est pris au piège, avec au-dessus de nos têtes une boule à facettes qui permet d’obtenir du mouvement par fragmentation de la lumière. C’est une forêt, un passage, un abysse.
Dans l’espace suivant, un cerclage de métal en mouvement, transpercé de flèches, est suspendu, comme la vision d’une planète ou d’un soleil énergisant — une
idée du cosmos. Puis, le visiteur se retrouve dans une salle noire, des haut-parleurs diffusent un extrait du poème Oceano Nox de Victor Hugo, lu par un enfant.
J’aime ce texte qui évoque les ténèbres et le naufrage. C’est à la fois léger et sombre.

Dans ce parcours, les miroirs renvoient notre regard et nous engagent dans ce processus. «L’oeil est l’organe d’expression du sentiment», dit Novalis, et Lacan ajoute que «quand, dans l’amour, je demande un regard, ce qu’il y a de foncièrement insatisfaisant et de toujours manqué, c’est que — jamais tu ne me regardes là d’où je te vois».
Claude Lévêque. Oui, tout à fait. Le miroir reflète et crée de la métamorphose. Il permet le dédoublement et l’anamorphose qui peuvent être des trahisons de la réalité — il y a déformation. Je l’utilise aussi pour son aspect coupant. Comme un boomerang il permet un renvoi du regard, de soi à soi. Dans Le Crépuscule du Jaguar (2007), en filmant les yeux qui ne clignent pas d’un petit garçon autiste, je voulais enregistrer un regard qui ne transmet rien, qui n’échange rien.

Comme un regard voilé.

Claude Lévêque. Oui, regardant le néant.

Tu as été énormément influencé par la peinture vénitienne pendant ton séjour à Venise. Le cerclage que tu présentes à Sète est aussi une couronne
d’épines. Il y a dans cette exposition un élan religieux.

Claude Lévêque. J’ai une connaissance pauvre en histoire de la religion. En étant cartésien, je ne peux matériellement croire en Dieu. Mais, je reste fasciné par l’univers religieux, par son récit, son architecture, son édifice. J’aime cette capacité d’adoration. J’ai évoqué cela dans mes premières pièces: Grand Hôtel (1982) ou La Nuit (1984). J’aime les aspects de la relique, des rituels du corps (le corps sacrifié, magnifié) et des Éléments (le vent, le feu, l’air, l’eau, la lumière).

Tu disais: «Ce qui m’intéresse dans le cercle, c’est qu’il matérialise le fait que l’individu tourne en rond». Est-ce toujours le cas?
Claude Lévêque. Le cercle est plus ici de l’ordre du menaçant. Une planète qui rayonne et diffuse de l’énergie.

Seppuku est une oeuvre menaçante. La violence se lie ici à une infinie beauté car le moment de la mort, dans ce rituel, doit être aussi pur qu’une fleur de cerisier. Peux-tu évoquer ta relation avec la culture japonaise?
Claude Lévêque. C’est une culture qui m’est très importante. J’aime Takeshi Kitano ou Mishima, par exemple, leur esthétique du raffinement extrême, porté par le rituel, où la mort est toujours présente. L’aspect apaisé et maîtrisé des choses. Ce sont des éléments qui me correspondent: à la fois une violence faite au corps et à l’esprit, un côté militaire et beaucoup de retenue. Cela génère une vision d’un monde parfait qui dissimule la frustration et le non-dit.
Une mutilation sous laquelle agit avec force le refoulé. C’est un monde fermé dans lequel il n’y a pas de métissage. Comme suicide, le seppuku est le geste le plus violent que l’on puisse se pratiquer à soi-même.

Que penses-tu de ce que disent Pierre et Gilles de leur travail: «C’est du spectacle, c’est vrai, avec tout ce que cela comporte d’artifices. Nous aimons en faire l’apologie, car nous aurions bien tort de nous priver de ses nombreux plaisirs festifs. Cependant, on peut également considérer que ce que nous créons tourne en dérision la société du spectacle telle qu’elle a été décrite par Guy Debord. Nous optons pour l’ambiguïté, l’équivoque.»

Claude Lévêque. C’est tout à fait juste. Nous n’avons pas à nous priver du plaisir du kitsch et j’aime énormément l’art pompier. Mais le travail de Pierre et Gilles reste trop malin, une simple kitscherie gay. Je ne pense pas qu’ils veuillent véritablement tourner en dérision ce que dit Debord. Leur travail m’intéresse sans ce discours. De mon côté, je me réclame de l’équivoque et de l’ambiguïté. Je manipule des choses que je perçois. Je suis un artiste classique qui travaille sur le motif.

Comme dans la Genèse, Casanova souligne que «les ténèbres ont nécessairement précédé la lumière». Tu joues avec la lumière pour souligner l’obscurité. Les stroboscopes éblouissent et donnent une vision saccadée de l’espace, comme dans une perte d’équilibre, un vertige. Herman Melville écrit: «Plus de lumière et l’ombre de cette lumière/Plus d’ombre et la lumière de cette ombre.»
Claude Lévêque. La lumière est un élément primordial pour la métamorphose, pour venir révéler. Elle crée de la magie et met les choses en scène. J’aime les réalités transcendées. Je me réclame depuis toujours des standards du monde du spectacle, son matériel, sa symbolique, ses éléments à l’identification accessible. Ils déterminent une réflexion, qui n’est pas nécessairement critique ou philosophique, mais plutôt poétique et émotionnelle.

Peux-tu évoquer les liens qui unissent Le Grand Soir et The Diamond Sea?

Claude Lévêque. Ces deux projets sont liés par la figure de Casanova et par la géographie de Venise et de Sète, avec leurs canaux qui constituent un espace de transport, de transmission. L’histoire de l’exposition devient, grâce à ces différents éléments, plus allégorique, plus métaphysique. À Sète, l’exposition se délivre du carcan de l’architecture surdimensionnée du CRAC. L’espace va pouvoir amorcer un récit, dans sa déambulation, par des lieux de transition, des espaces
enchevêtrés, entre leurs niveaux, leurs visions hautes et basses. Cela me permet de jouer avec certains aspects du miroitement, de la mer, de l’infini.

Que représente le bateau que tu suspends, baigné dans un espace bleu, volant vers un monde désiré, tel un périlleux transport?
Claude Lévêque. Ce qui m’intéresse, c’est qu’un bateau en origami est un objet volatile. C’est un pliage, une représentation basique. Une forme qui se prête au rêve, à l’irréalité. Comme pour être à la lisière d’évocations. Quand j’utilise un objet, même si je le «dévitalise», j’aime qu’il reste identifiable. Un bateau est un objet de transport, un réceptacle, un tombeau.

Il y a dans ton parcours une série de projets que l’on peut lire comme des représentations amoureuses: Valstar Barbie (2003), Le Grand Sommeil (2006), Le Rôdeur (2007)…

Claude Lévêque. Oui évidemment, et l’exposition de Sète en fait partie. Mon travail peut avoir une radicalité, en mettant à mal le visiteur, en créant des impacts au niveau sensoriel. Mais j’évoque aussi les caresses, l’affleurement lié à l’amour, à la passion. Le Grand Sommeil symbolise le gain, la perte et Le Rôdeur l’appel au
désir.

Que symbolise The Diamond Sea?
Claude Lévêque. C’est un conte de fée.

Comment se termine ce conte?
Claude Lévêque. Par un seppuku puis par le feu. La destruction et la disparition.

«Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu», écrivait Virgile. Casanova vivait au siècle des Lumières. À cette époque, Kant écrivait: «Pensez autant que vous le voulez, aussi librement que vous le souhaitez, mais obéissez!» À son tour, Slavoj Zizek note que «“la guerre contre le terrorisme”, “la démocratie et la liberté”, “les droits de l’homme”, etc., déforment notre perception de la situation au lieu de nous permettre de la penser. Dans ce sens précis, nos “libertés” elles-mêmes servent à masquer et à soutenir notre profonde absence de liberté.» Dans ce sens, tes néons Dansez! (1995) et Jouez! (2009) sont des injonctions, évoquant un état de minorité et la perte d’une autonomie subjective.
Claude Lévêque. Ce sont des ordres. Ils représentent l’autocensure et la morale que l’on s’inflige. Nous essayons toujours vainement de critiquer l’ordre moral tout en en étant acteurs. Nous décidons de nos contraintes. C’est une situation sans retour qui marque la fin d’une civilisation.

Un constat que tu décrivais déjà dans Le Grand Soir: l’impossibilité de la révolution, une situation bloquée, «un idéal inaccessible, une utopie
perdue».

Claude Lévêque. Une impasse. Une société qui tourne en boucle, avec un trop plein de désir refoulé. C’est un paradoxe, car l’humain perd son enfance en restant immature. C’est une société en bout de course. On ne sait plus aimer et l’amour n’est que chaos.

Attendons les cavaliers de l’Apocalypse.