LIVRES

Bernard Marcadé. Marcel Duchamp, La vie à crédit

Interview
De Bernard Marcadé
par Pierre-Evariste Douaire

Pourquoi ce portrait de Marcel Duchamp en couverture? Il est de dos avec les cheveux ras et il porte, en signe de tonsure, une étoile filante sur le crâne.
Bernard Marcadé. Sans l’avoir prémédité Duchamp a fait de sa vie une œuvre d’art. C’est seulement deux ans avant sa mort qu’il accepte cette évidence. Cette idée s’est forgée tout au long de son parcours, elle n’a jamais été programmatique pour lui. Il n’a jamais rien décrété. Cette photographie permet de comprendre qu’il est un individu qui a décidé sans le savoir mais en le faisant, de faire de sa vie une œuvre avant que d’être un artiste au sens traditionnel du terme.

Peut-on extrapoler et en déduire que tout au long de sa vie, il a été une étoile filante dans le monde de l’art?
Bernard Marcadé. Votre déduction ne peut se faire que rétrospectivement. Cette tonsure a une histoire. Duchamp se rase la tête pour rendre hommage à la blessure d’Apollinaire reçue pendant la grande guerre. Le cliché de Man Ray date de 1919. Il est atypique car Duchamp a toujours été une personne réservée. Cette marque, plus qu’une lubie, est attachée indéfectiblement à sa personne.

Pourquoi avoir tenté le pari d’expliquer les œuvres de Duchamp à partir de sa biographie?
Bernard Marcadé. C’est un stratagème que j’ai trouvé pour parler de son travail. La clef de son œuvre se trouve dans l’explication de sa vie. Je partage cette hypothèse avec son meilleur ami: Henri-Pierre Roché, l’auteur de Jules et Jim. Il est le premier à dire que “la meilleure œuvre de Duchamp c’est l’emploi de son temps”. Je l’ai pris au mot et j’ai développé cette logique jusqu’au bout.

Cette méthode de travail permet de tordre le coup à beaucoup d’idées fausses.
Bernard Marcadé. Avant tout, il fallait établir les faits et rien que les faits. Comme Duchamp était silencieux, dissimulant et flou, il fallait au contraire être précis à l’excès. Cette biographie est une vérification. Elle ordonne les faits, les uns après les autres. Cela n’a jamais été entrepris alors qu’il existe une inflation théorique, interprétative très forte sur le personnage. Je ne voulais pas en remettre une couche. Il était plus pertinent de dresser une chronologie minutieuse.

Cette chronologie est-elle éclairante?
Bernard Marcadé. Très rapidement je me suis aperçu que toutes les œuvres de Duchamp sont complètement liées à sa vie. Elles sont inscrites dans son mode de vie, jusque dans les moindres détails de sa vie quotidienne. Il n’existe pas une œuvre qui ne lui soit pas directement chevillée au corps.

Pourquoi ne pas s’appuyer sur les études critiques existantes ?
Bernard Marcadé. Accéder à l’œuvre par le biais de la biographie évitait de mentionner toutes ces lectures. Ce choix était délibéré. En revanche j’ai été obligé d’indiquer les analyses successives qui ont contribuées à forger le mythe Duchamp. Petit à petit un système se met en place. Ce mythe se forge avec lui mais surtout en dehors de lui. Duchamp était très affable, très poli, il ne contredisait jamais son interlocuteur, ce qui explique la prolifération des interprétations successives.

Contrairement aux légendes, il n’est pas l’artiste programmatique, isolé de tous que l’on décrit généralement.
Bernard Marcadé. Mis à part le Grand verre qu’il met huit ans à réaliser et Étant donnés qui dure vingt ans, il est loin d’être un artiste coupé du monde. Mais en réalité, à y regarder de plus près, la construction du Grand verre est liée à ses errances, à une rencontre avec une broyeuse de chocolat à Rouen.

Vous mettez en avant que le Grand verre et Étant donnés sont liées à deux femmes.
Gabrielle Buffet représente la Mariée, la femme de Picabia à l’époque. La deuxième est Maria Martins qui représente l’autre versant de son amour passion de la fin de sa vie.

Pour vous Gabrielle Picabia représente l’amour platonique.
Bernard Marcadé. Le Grand verre s’inscrit dans le registre de l’amour courtois. C’est un amour que l’on chérie en l’absence de l’être aimé. C’est un amour impossible. Mais les mémoires de Gabrielle révèlent qu’elle a déniaisé sentimentalement le jeune homme, comme Picabia a déniaisé artistiquement le jeune artiste. Il était issu d’un milieu confit.
Ses frères, pourtant cubistes, étaient emmurés dans un rigorisme étouffant. Il se sentait à l’étroit dans ce monde. A l’inverse, Picabia dans sa manière d’être, l’a ouvert sur le monde, tout comme sa femme l’a ouvert à l’amour. Dans le livre, je n’appuie pas tellement sur cette relation, car il existe très peu de documents, mais cet amour platonique est parallèle à l’exécution du Grand verre. Si l’on veut émettre une hypothèse, la mariée du Grand verre c’est Gabrielle. C’est avec elle que l’on ne fait pas l’amour. Elle est inaccessible, retranchée en haut du tableau, et les célibataires sont en bas.

Vous risquez une seconde analyse avec Étant donnés. Vous y voyez la version pornographique du Grand verre.
Bernard Marcadé. Pour le dire crûment ce dispositif est analogue à celui d’un Peep Show, tellement l’hyperréalité domine la sculpture. La scène y est saisissante. La vulve du mannequin est véritablement offerte à l’œil. Cette mise en scène est indéniablement pornographique ce corps est littéralement donné à voir.

Vous y voyez également la présence d’une autre femme, au tempérament de feu cette fois-ci.
Bernard Marcadé. Maria Martins, la maîtresse de Duchamp, a servi de modèle. Son corps a été entièrement moulé, à l’exception des bras. L’échange épistolaire permet de comprendre la gestation d’Étant donnés. Ces lettres sont des documents inédits, c’est la première fois qu’elles sont exploitées. Au début de la création, la sculpture était un substitut à l’absence des deux amants. La correspondance est joyeuse à ce moment, mais quand Duchamp réalise que l’idylle est vouée à l’échec – elle ne veut pas quitter son mari- la sculpture va devenir terrible! Elle portera le deuil de leur union. A partir de ce moment, il ne s’agit plus d’une pièce faite en commun. Étant donnés se transforme en quelque chose d’indéterminé, pris entre le viol et le meurtre, c’est très inquiétant.

Étant donnés se réfère explicitement à l’Origine du monde de Courbet. Vous expliquez comment Duchamp prend connaissance de cette œuvre, célèbre mais invisible.
Bernard Marcadé. Lacan était propriétaire du tableau. C’est par l’intermédiaire de Lebel que Duchamp le rencontre. Jusqu’à présent on se contentait de dire qu’il l’avait sans doute vu, mais grâce à l’agenda de Teeny, sa dernière épouse, nous savons aujourd’hui à quelle date s’est déroulée la rencontre. Le psychanalyste recevait dans sa propriété tous les dimanches midi. C’est ainsi que Duchamp prend connaissance de l’Origine du monde. A partir de ce moment, Étant donnés prend une autre dimension. C’est sans doute le deuxième tournant de la sculpture, car Marcel Duchamp va coucher horizontalement le mannequin. Ce basculement arrive à cette période. Je m’avance peut-être un peu trop, il faudrait faire une analyse plus poussée, mais c’est sans doute ce qui est arrivé.

Il est à noter que la seule relation passionnelle de Marcel Duchamp, est celle qu’il entretient avec Maria Martins.
Bernard Marcadé. Mis à part la parenthèse Gabrielle Buffet, platonique et troubadouresque, le régime amoureux de Duchamp est assez libertin. Même dans ses relations longues il revendique son statut de célibataire. Il ne veut pas former de couple, ni s’établir. Il exige presque que ses compagnes le trompent. C’est un principe de vie qu’il appliquait. Henri-Pierre Roché parle de “communisme sentimental” à propos de Duchamp. L’idée sous jacente pour lui est que l’on ne possède pas une femme.

Ne pas posséder résume bien l’état d’esprit de Duchamp.
De la même manière qu’il ne veut pas posséder de femmes, il ne veut pas posséder d’argent. Il ne veut pas être propriétaire. Il écrit à la fin de sa vie qu’il “veut vivre en locataire”. C’est assez révolutionnaire.
Les actes de tous les jours sont plus importants que les grands discours ou les grands principes. Son exigence se trouve précisément aussi et peut-être surtout dans sa vie de tous les jours. Le Duchamp révolutionnaire est à chercher de côté-là.

Quel enseignement tirez-vous de ce “communisme sentimental”?
Bernard Marcadé. J’y vois un aspect fondamentalement politique. Cet aspect est systématiquement refusé à Marcel Duchamp dans la plupart des interprétations. Il est décrit comme indifférent à tout. Indifférent à la politique en particulier. En réalité il est révolutionnaire car il a déplacé la question du politique du côté de la vie quotidienne. Il n’annonce pas des lendemains qui chantent, mais il fait la révolution ici et maintenant, dans sa vie même.

Vous dressez des parallèles entre sa vie amoureuse et sa production artistique. Vous notez qu’il décide de ne pas exposer, comme il décide de pas épouser.
Bernard Marcadé. C’est une phrase qu’il prononce. Il ne tient pas à se marier comme il ne tient pas à exposer. Cette sentence n’est pas définitive car il se mariera deux fois. La première fois pour de faux, car le mariage est arrangé par Picabia et tournera court, la seconde à la fin de sa vie. Il se compromet dans les deux cas sans se commettre. C’est sa force.

Pour vous, sa vie quotidienne éclaire sa production artistique.
Bernard Marcadé. La question du readymade se trouve précisément dans cet interstice. Comment ce qui est très quotidien va au fur et à mesure devenir une œuvre ? En contredisant totalement la mission première qu’il s’est forgé, de pointer les limites de l’art. Beaucoup de ses gestes quotidiens sont devenus des œuvres.

Il fait des œuvres “malgré lui”, néanmoins la seule chose qui soit sûre, c’est qu’il se bat pour ne pas disperser sa production.
Bernard Marcadé. Deux choses seulement nous permettent d’affirmer qu’il avait conscience de l’importance de son œuvre. La première ce sont toutes les boites qu’il fabrique, mais surtout la Boîte en valise. Deuxièmement, c’est la relation qu’il entretient avec sa collection. Il n’a jamais cherché à vivre de son art mais il a toujours conservé l’intégralité de ses travaux. Il savait que la portée de son travail perdrait en lisibilité s’il était dispersé. Les collections Arensberg et Katherine Dreier ont permis de conserver l’intégralité des pièces.

Pouvez-vous nous parlez de la genèse du premier readymade ?
Bernard Marcadé. Cette anecdote a été consignée par le peintre Munichois Max Bergmann. En 1910 les deux compères passe une nuit haute en couleurs dans les bordels de Montmartre. Le jeune Marcel, pour le remercier lui fait présent d’un objet allusif: un bilboquet. La partie de jambe en l’air se transforme en jouet phallique. La grivoiserie et la causticité du personnage transparaissent dans ce geste. Comme beaucoup d’œuvres, cet exemple montre bien que son travail plastique est un écho direct de sa vie personnelle. .

Pour vous l’indifférence de Duchamp est un écran de fumée qui cache le véritable moteur des œuvres.
Bernard Marcadé. Si vous regardez tous les readymades, les uns après les autres, vous constaterez qu’ils sont tous connotés. Ils sont loin d’être indifférents. En fin de compte, ils ont été choisis. Ces objets abolissent le bon et le mauvais goût. Il persiste néanmoins toujours un reste de mauvais goût.

Je suis content de vous l’entendre dire, car je trouve que les commentateurs de Duchamp n’insistent pas assez sur sa formation de caricaturiste. D’une certaine manière c’est le dernier des Incohérents, ce groupe de la fin du 19ème siècle qui se moquait des salons.
Bernard Marcadé. Il est issu de cette culture. Il s’inscrit dans le sillage de ses frères. Jacques Villon travaillait dans des journaux satiriques comme le Rire, et le Courrier français. Les peintres de cette époque nourrissaient des liens très étroits avec l’anarchisme littéraire. Juan Gris collaborait à ces publications comme Picasso avant lui, dans son Espagne natale. Duchamp baignait dans cet univers qui disparaissait peu à peu.
Duchamp appartient à la queue de cette comète. Il est l’héritier de cet humour typiquement montmartrois où la queue d’un âne faisait office de pinceau. Il écrit d’ailleurs qu’il se sentait plus issu du monde de caricaturistes que de celui des artistes. Son ambivalence est visible car il est à cheval entre cette culture montmartroise et le rigorisme cubiste d’un Metzinger. Il oscille toujours entre le grand art et le «je m’en foutisme». Le dérisoire occupe une place très importante chez lui.

Le grand changement dans son parcours survient avec les readymades et le Grand verre?
Bernard Marcadé. Il a été impressionniste, fauve, cubiste, futuriste sans le savoir avec son Nu descendant un escalier. Il avait également l’esprit montmartrois que vous rappelez, mais à partir des readymades et du Grand verre il change de galaxie, il passe véritablement à autre chose. Ce qui est troublant, c’est qu’il travaille conjointement sur les deux projets, en même temps.

Justement, le Nu descendant l’escalier, avant de faire un scandale public à New York, fera polémique à Paris en 1912.
Bernard Marcadé. Le tableau est cubiste par sa composition, mais la mise en scène du mouvement est futuriste. Par contre le titre est dans la lignée satyrique montmartroise. Les frères Duchamp apprécient le tableau mais lui reprochent l’incongruité de son titre. Ne supportant pas la farce, le groupe de Puteaux, composé de cubistes intransigeants comme Gleizes et Metzinger, accepte d’exposer le tableau à condition que Marcel renonce à son titre. Duchamp préférera retirer son tableau plutôt que de l’estropier. Enlever le titre revient à l’amputer.

L’importance du langage se révèle dans cette anecdote.
Bernard Marcadé. Ce premier exemple montre, que le titre fait basculer l’œuvre dans un nouveau domaine. Le scandale viendra toujours de là. Baptiser un urinoir Fontaine, ne pouvait que choquer le public. Mais au-delà de la polémique, Duchamp sera toujours soucieux de produire un écart -pour lui tout «écart est une opération» — qui n’est pas ostentatoire mais qui permet de pointer les limites de l’art.

Un autre exemple éclairant pourrait être les leçons de français argotiques qu’il donne à de jeunes américaines.
Bernard Marcadé. Ce jeu du langage est essentiel chez lui. Il s’amuse avec son ami Henri-Pierre Roché à apprendre des gros mots français à de jeunes américaines. Le piège consiste à ne pas les avertir des énormités qu’elles récitent. Les deux complices poussent leurs victimes innocentes à prononcer ces horreurs en public. Marcel Duchamp ne peut s’empêcher de dire des gros mots. C’est un plaisir inframince.
C’est peu de chose mais c’est essentiel. Ce rapport à la vie est permanent. Tout ce passe dans ces petits détails. Leur accumulation, grâce à la précision de la biographie, permet de dresser un portrait de l’homme mais surtout de l’œuvre. Cet usage de la scatologie est une nouvelle fois d’ordre domestique. Cet usage très prosaï;que du langage lui vient sans doute de la caricature, il est rappelons-le, l’auteur du Piano aqueux et de la raie difficile. Cette trivialité persiste dans son œuvre.

Vous avez trouvé un nom à cette trivialité: “les énergies gaspillées”.
Bernard Marcadé. Les énergies gaspillées, dont parle Duchamp, englobent aussi bien la pisse, le sperme que toutes les autres humeurs. Les cheveux et les ongles que l’on perd, appartiennent aussi à cette catégorie. Tous ces éléments se retrouvent dans les œuvres. Pour l’un de ses amis, il réalise une composition avec des poils collés, pour Maria Martins il utilise son propre sperme, avec Man Ray ils filment une femme se rasant le pubis. Tous ces petits détails de la vie ordinaire, toute cette trivialité corporelle, permettent de comprendre ce qui intéressait énormément Duchamp.

Je crois que vous aimeriez continuer à écrire sur ces “énergies gaspillées”.
Bernard Marcadé. A y regarder attentivement on peut dégager un principe à toutes ces occupations. Marcel Duchamp entretient une relation étroite avec ses propres incontinences, c’est à dire avec tout ce que l’on laisse fuir. Cette biographie s’attache à relever tout ce que l’artiste à laissé échapper. Ces petites énergies gaspillées, ces détails inframinces, dessinent une personnalité méconnue. Il n’est pas le grand dédaigneux indifférent au monde, mais reste un spectateur attentif aux moindres détails de son environnement. L’aspect novateur de son œuvre est sans doute là ! Son attention n’est pas descriptive. Il s’intéresse à tout ce qui est laissé pour compte, car dans le moindre détail du monde se révèle sa globalité. Son art est celui du recyclage, comme les boites en valise l’attestent.

Ce qui intéressant quand on vous lit, c’est que l’on s’aperçoit qu’une œuvre à toujours un précédent dans la vie domestique de Duchamp. Vous venez d’évoquer les boites à valises, elles sont postérieurs à une peinture miniature du Nu descendant l’escalier qu’il réalise pour une maison de poupée.
Bernard Marcadé. Vous avez raison de pointer les œuvres comme vous le faites, on s’aperçoit ainsi qu’elles ne tombent pas du ciel.

Dans le même ordre d’idée, vous rappelez qu’il se fait arrêter avec Picabia. Les gendarmes les confondent avec les fameux bandits de la bande à Bonot. Comment ne pas voir Marcel Duchamp comme l’artiste bandit par excellence. L’affiche Wanted (1922) le représente de face et de profil comme les criminels.
Bernard Marcadé. Lui-même parle de lui comme d’un anartiste. C’est à dire qu’il n’est ni artiste, ni anarchiste, et en même temps les deux à la fois. La référence à Max Stirner reste omniprésente en filigrane de nombre de ses œuvres. L’anarchisme individuel reste fondamental pour lui. Il détourne les gestes anarchistes pour en faire un mode de vie. Ce point reste à mes yeux essentiel pour comprendre l’homme et l’artiste.

Duchamp est l’artiste le plus influent de la fin du 20ème siècle, est-il posthume ou prophétique ?
Bernard Marcadé. Ce n’est pas un prophète. Avec l’importance du Pop art et du Nouveau réalisme, il s’aperçoit, à la fin de sa vie, qu’il a une place à tenir. Mais il n’a jamais prophétisé ni spéculé sur son travail. Picasso, au début des années 1970, a une phrase très juste au sujet de Duchamp qui vient de mourir. Il explique que l’art contemporain a pillé le magasin Duchamp en ne changeant que les emballages. Il avait tout de suite vu l’importance des gestes de Duchamp.

En vous lisant on pense qu’il a tout manigancé, qu’il a préparé le terrain pour être posthume, incontournable.
Bernard Marcadé. Quand il parle de la postérité il parle d’elle comme d’une “belle salope”. J’ai fait bien attention à ne pas enfoncer le clou. J’ai pris beaucoup de précautions pour m’éloigner d’un Duchamp grand stratège. Cette opinion me semble un peu trop facile à faire, elle découle d’un syllogisme spécieux. Il serait faux de le confondre avec un joueur d’échec rusé.
Certes, il jouait aux échecs, mais il serait trop simple et bien imprudent, d’en déduire que dans sa vie il avait un coup d’avance sur les autres, même si des parallélismes existent, entre l’art et les échecs. Il s’adonne parallèlement à ces deux activités. Mais d’un côté il est un artiste que la postérité considérera comme révolutionnaire et de l’autre il ne reste qu’un joueur d’échec classique, banalement classique.

C’est un joueur moyen, par contre, il est assez bon pour jouer des parties à l’aveugle, des parties à distance. Le télégraphe permet de disputer plusieurs matches en même temps.
Bernard Marcadé. Je me méfie beaucoup de l’idée d’un Duchamp stratège. On peut lui prêter beaucoup d’intentions. Il a d’ailleurs anticipé ces questions en employant à propos du Grand verre le terme de retard. Tout au long de sa vie il a placé des bombes à retardement. C’est pour cela que j’insiste sur son rapport à la pensée libertaire. Le souffle des charges explosives qu’il met en place ne sont perçus que quarante ans après leur déflagration.

A voir:
Présentation du livre sur notre site