DANSE | SPECTACLE

Attends, attends, attends… (pour mon père)

09 Mar - 13 Mar 2016
Vernissage le 09 Mar 2016

Attends, attends, attends… (pour mon père) est le premier d’une série de trois spectacles de Jan Fabre présentés au Théâtre de la Bastille. Dans chacune des trois créations, Attends, attends attends…, Drugs kept me Alive et Preparatio Mortis, un interprète seul en scène raconte un face à face avec la mort.

Jan Fabre
Attends, attends, attends… (pour mon père)

C’est en effet en voyant le père de Cédric Charron venu voir son fils danser à Montpellier il y a une quinzaine d’années que l’idée de Attends, attends, attends… (pour mon père) jaillit chez Jan Fabre. Bien des années plus tard, il propose au danseur, devenu un de ses fidèles interprètes, ce spectacle dans lequel il joue de son nom; dans la mythologie grecque, le charron accompagne les morts au royaume des ténèbres en leur faisant traverser le Styx. Sur le plateau, le danseur, habillé de rouge écarlate, dialogue imaginairement avec son père et convoque fantômes, rites funéraires et souvenirs dans un paysage de brume, mystérieux et sublime.

Laure Dautzenberg

Le temps entre le père et le fils est pavé de patience. Ils s’attendent dans un schisme qui tente de capturer une génération. L’un a tout vu, l’autre a encore tout à apprendre. Et inversement. L’un a tout perdu, l’autre doit encore tout découvrir. La flèche du temps est toujours à l’avantage du fils, car il peut recommencer, explorer le chemin depuis ses débuts et avoir encore un tas de temps, un malaise que le père tente de compenser en poussant et en pressant de toutes ses forces. Le fils doit suivre la voie de son père, un chemin fait d’instincts planifiés, parce qu’après tout il est le père, le père du temps. Il contrôle le temps, il a calculé le temps, il sait de quelle manière le temps doit se balader et il attend son fils, rempli de patiente impatience.

Les fils exigent du temps. Du temps pour soi, du temps à perdre, à gaspiller, à donner. Pour un fils, le temps n’est pas une ligne droite, mais sinueuse. Il veut pouvoir se perdre dans tous les détours, suivre son propre chemin, ses propres instincts. Il veut mener le temps par le bout du nez, le précipiter pour qu’il suive son propre rythme cardiaque. Ou en renverser le sens, afin d’y créer un trou où se réfugier en rêve. Le fils demande au père d’attendre. Attends, attends, attends…

Dans cette représentation, Jan Fabre explore l’art de la procrastination. Le report à plus tard crée une réserve, un moment où tout reste possible, où aucun choix ne doit encore être fait. On se réserve non seulement le temps, mais aussi l’espace: l’ajournement crée aussi la distance, se replie sur lui-même en un geste de patience. En cette minute, dans l’espace de ce centimètre, la liberté croît et se décuple. On renoue avec une immensité qui s’ouvre dans toutes les directions. On rassemble toutes les particules énergétiques pour une possible prochaine étape. Puis une autre étape. Encore, et encore, et encore. Le report à plus tard est l’allié de la tension, car il crée des trouées dans le temps. L’ajournement a quelque chose d’érotique: il s’ouvre à ce qui va arriver. Mais pas tout de suite.

Dans Attends, attends, attends… (pour mon père), le fils mène un dialogue imaginaire avec son père. Un dialogue où il demande à son père d’attendre, d’avoir de la patience. Il demande à son père de s’ouvrir au temps de son fils. Il demande à son père de se retirer en son fils, pour ainsi redevenir un enfant et se préparer à la mort. Le fils se révèle comme étant Charon, le passeur qui prépare le père pour la dernière traversée. Il connait la mort comme aucun autre. Comme l’artiste qu’il est devenu, spécialiste de l’acte de mourir. Chaque soir à nouveau, il permet à la mort et à la naissance de venir. Chaque soir à nouveau, il traverse le Styx, il est après tout le complice du spirituel, il réveille les fantômes et les renvoie à leur paradis et à l’enfer d’où ils sont nés. Il connait bien son rôle, il l’a joué si souvent. Père, vous joindrez-vous à moi?

Attends, attends, attends…
solo pour Cédric Charron (2014)
texte, mise en scène et chorégraphie: Jan Fabre
performance: Cédric Charron
musique: Tom Tiest
dramaturgie: Miet Martens
lumières: Jan Fabre et Geert Van der Auwera
costumes: Jan Fabre et Andrea Kränzlin
traduction en français: Michèle Deghilage

Informations
Théâtre de la Bastille
Du 9 au 13 mars 2016
Mercredi 9, jeudi 10, vendredi 11 et samedi 12 mars, à 20h
Dimanche 13 mars, à 17h