LIVRES

Xavier Veilhan

Pierre Douaire. Comment avez-vous été contacté pour exposer au château de Versailles?
Xavier Veilhan. Initiateur de Versailles Off, Laurent Lebon m’avait proposé d’y participer. J’avais décliné car la durée de l’événement était très courte et j’étais déjà engagé sur d’autres projets d’expos collectives (dont Nuit Blanche). Laurent m’a téléphoné au printemps 2008 en me proposant d’intervenir à Versailles, mais cette fois-ci, il s’agissait d’une expo personnelle de plusieurs mois. A l’époque, je n’avais pas du tout saisi la teneur ni l’enjeu de cette invitation. Il faut dire que mon interlocuteur a le don de présenter avec une certaine simplicité les choses les plus exceptionnelles. A la fin de la conversation, il m’a précisé que cet événement pourrait devenir très important, et que Jeff Koons avait accepté de relever le défi. Je me suis sérieusement penché sur la question, et je me suis dit qu’il se préparait quelque chose de grand, mais on ne pouvait pas encore augurer du retentissement que ça allait avoir. Etre embarqué dans une aventure qui nous dépasse, c’est ça qui est excitant.

C’est difficile de monter un projet comme celui-là?
Xavier Veilhan. Oui. Ce qui m’étonne presque encore, c’est que les œuvres que vous avez vues, ce sont celles qui figuraient un an auparavant sur les images de simulation préfigurant l’exposition. C’est quasi inespéré de réussir à tenir ce type d’engagement au plus fort moment de la crise financière. Plusieurs montages financiers se sont succédés. Mon galeriste Emmanuel Perrotin et le Centre National des Arts Plastiques les premiers, puis d’autres partenaires ont œuvré ensemble: «Veilhan Versailles» a pu se faire grâce à eux.

Le tour de force résidait également dans une production presque entièrement nouvelle des pièces.
Xavier Veilhan. C’est encore plus simple que ça. Au début je pensais utiliser des œuvres existantes, mais à parcourir le château et le parc, je me suis très vite rendu compte que ma réflexion se portait naturellement vers l’extérieur du domaine. Le cadre qu’offre ce jardin est très stimulant.

Pourquoi avoir privilégié l’extérieur?
Xavier Veilhan. De prime abord, le travail de Le Nôtre semble assez simple, mais dès que l’on commence à l’étudier, le raffinement du dispositif et sa complexité apparaissent nettement. A chacune de mes visites, le cadre se transformait: beau temps et mauvais temps métamorphosent totalement ce lieu. Je ne pensais pas, à seulement quelques kilomètres de Paris où je réside, pouvoir être aussi fasciné et surpris par autant de transformations. La poétique du lieu m’a saisi.
Au-delà de cet aspect, je me suis rendu compte de la proximité de Le Nôtre avec le Land Art. Sa conception des extérieurs du château est beaucoup plus proche des Earthworks que de tout autre chose. La dynamique du jardin est très impressionnante également.
Le Jet d’eau par exemple qui fonctionnait de manière sporadique était proportionné à l’environnement mais restait disproportionné par rapport à l’échelle humaine. Il faisait plus de cent mètres de haut. L’anamorphose sur le tapis vert, La Lune, jouait également sur ce principe. De même que Les Architectes, disposés sous les fenêtres de la Galerie des Glaces.

Pourquoi avoir choisi de placer le Carrosse à l’entrée du château? Je trouvais qu’il était perdu à cet endroit.
Xavier Veilhan. Le Carrosse devait accueillir les visiteurs. Il représentait à lui tout seul une déclaration d’intention. En installant certaines pièces de plain pied, comme le Gisant, je souhaitais établir un lien fort avec le public. Et à échelle un, Le Carrosse était à mi-chemin entre le lieu et son public. Il ne faut pas lyophiliser ce genre d’endroit. La construction du château a nécessité un déploiement d’énergie formidable. Donner carte blanche à des artistes comme le Vaux, le Bernin, le Nôtre, c’est renouer avec l’énergie originelle. C’est le bon côté du règne de Louis XIV: le dialogue entre le patrimoine historique et l’esprit de l’époque.

Dans Le Carrosse, l’un des chevaux galope sans toucher le sol. Vous êtes-vous inspiré des clichés de Muybridge?
Xavier Veilhan. Non, mais ce n’est pas un hasard si vous avez vu cela. La captation et la décomposition du mouvement me fascinent. Plus que Muybridge, c’est Etienne-Jules Marey qui m’a inspiré. A l’opposé de toute recherche plastique, son approche extrait une certaine vérité dans l’image: lorsque la science utilise la photographie pour accéder à l’invisible, l’homme de science domine le simple preneur d’images. Je pense que l’art est un moyen d’extraire du réel des choses qui ne sont pas visibles. La science utilise ce type de raccourci pour aller plus directement à l’essentiel, elle ne se soucie pas des fioritures.

Nous sommes au café Germain devant la sculpture Sophie qui traverse deux étages. Pouvez-vous nous parler de ce projet?
Xavier Veilhan. Thierry Costes voulait que j’intervienne dans son restaurant. Il avait déjà une vision très claire de ce qu’il voulait: une intervention sur trois niveaux, des statues à certains endroits… Je fréquentais les cafés Costes, Beaubourg ou le Père Tranquille quand j’étais étudiant. Toujours des lieux très emblématiques, où nous avions un peu peur d’aller car tout le monde s’y toisait. Je me rappelais du grand escalier du café Costes et de sa grande horloge dessinée par Starck. J’avais envie de faire quelque chose de plus ambitieux.

La statue est comme Alice, elle traverse les étages.
Xavier Veilhan. J’ai proposé à Thierry de faire quelque chose de préexistant au lieu. Sophie traverse deux étages. L’idée est celle que l’on retrouve quand des bâtiments se construisent autour d’un arbre. Techniquement cela n’a pas été simple, et financièrement, c’était compliqué. Je pensais que nous pourrions traverser les trois étages, et ainsi lier les espaces entre eux. Mais c’était très difficile à réaliser. La circulation du son d’un étage à l’autre pose des problèmes et les règles de sécurité et d’acoustique sont drastiques. J’aime bien l’ambiguïté des œuvres dans l’espace public, j’aime bien que l’on puisse venir dans cet endroit et ne pas dissocier Sophie des autres éléments présents (des meubles, des luminaires…).

Ce n’est pas habituel d’intervenir dans un restaurant.
Xavier Veilhan. Thierry Costes a eu raison je pense, car l’objet maintenant fait autorité. Son aspect est décoratif mais sa taille lui permet de créer un lien, un peu à la manière d’un Gordon Matta-Clark. En gros, comme lui, nous avons percé un mur au sol, pour y glisser notre statue.

Vous êtes coutumier de cela. Le Rhinocéros a été exposé à New York dans un magasin Yves Saint Laurent. Et depuis décembre 2010, le Mobile violet présenté à Versailles est installé de façon permanente dans la boutique de Louis Vuitton (New York). Dernièrement vous avez exposé dans le magasin Louis Vuitton à Tokyo.
Xavier Veilhan. Il y a des degrés de proximité plus ou moins grande entre les marques et leurs produits. Généralement je tente de faire des expositions dans des cadres différents. Avec «Free Fall», j’ai eu l’honneur d’inaugurer l’espace culturel Louis Vuitton de Tokyo. Les quatre œuvres présentées n’avaient rien à voir avec le magasin ou la marque. C’est comme si j’avais exposé chez eux à Paris, dans leur Espace culturel.

Dans les deux cas vous êtes dans l’immeuble du magasin.
Xavier Veilhan. Petite nuance: il y a un accès séparé, c’est très important. Ne vous inquiétez pas, je ne mélange pas les sacs et les sculptures. L’Espace ressemble à une grande boîte de neuf mètres de haut, au-dessus de la ville. Il offre une dimension panoramique incroyable. J’ai beaucoup aimé travailler avec, et dans ce lieu.