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Vincent + Feria

Suite à leur récent voyage en Antarctique et à leur exposition à la Galerie Eof, le couple d’artistes Vincent+Feria témoignent de leurs découvertes et de leurs expériences

Hélène Sirven. Pouvez-vous rappeler ce qui a le plus marqué votre parcours artistique ces dernières années ?
Vincent + Feria. Le développement des structures autonomes d’artistes — fondations, associations, collectifs, en montant de workshops, symposiums, résidences, lectures — le travail sans argent et la gratuité, les rapports étroits avec des spécialistes d’autres disciplines, ont sans aucun doute apporté de nouvelles donnes dans le développement de notre travail, privilégiant d’avantage la recherche en arts plastiques.

Comment définissez-vous Perspective antarctique ?
Perspective Antarctique, expression d’intérêt est d’abord la mise en visibilité dans un espace artistique, d’une approche transdisciplinaire, menée avec des scientifiques d’un laboratoire océanographique de l’université de Jussieu, avec la volonté d’élargir et privilégier les rencontres, transmettre des connaissances, échanger des méthodes de travail et d’observation, confronter des points de vue. Un travail spécifique a été conduit dans l’océan austral — mer de Weddell — et en Antarctique. Ainsi cette année et depuis notre retour (mars 2004), nous avons pu organiser les idées circonscrites lors de cette expérience et poser les questions sur les enjeux du sixième continent. Perspective Antarctique est aussi un site web « Art, Espaces et Territoires » http://a.e.t.free.fr, plate-forme d’échange.

Quel « bilan » faites-vous de cette expérience ?
Aucun « bilan » n’est envisageable pour le moment car nous sommes dans un processus à long terme. Un travail avec des individus avec la volonté véritable de faire changer les perceptions et les approches vis-à-vis de notre environnement, semble aujourd’hui nécessaire et salutaire.
De l’expérience du voyage à proprement parler, emmener le brise-glace Almirante Irizar jusqu’au 78° Sud 34°Ouest, nécessite une addition de savoirs faire, que nous avons approchés : glaciologie, météorologie, informatique, électronique, mécanique, médecine, gastronomie, etc. Le respect, la concentration, l’attention sont de mise permanente.
Cette expérience nous a fait réfléchir à la nature vierge, au rapport de l’homme à son environnement, à l’image et à son statut. Lors de Perspective antarctique à éof, nous avons mis toutes nos images en copyleft et sous « licence art libre ». Ceci commence à porter ses fruits, nous avons déjà obtenu des créations, des réalisations diverses d’autres artistes et créatifs, elles-mêmes en copyleft. La gratuité a été présente en mettant à disposition du public les « belles images attendues » prises dans ce merveilleux continent, que nous avons tamponnées avec l’inscription « cadeau-regalo » ? Ceci est un moteur pour introduire ceux qui ont été « présents » à s’intéresser d’avantage à un environnement magnifique qui est dans le collimateur de nombreux pays avec des appétits territoriaux dangereux.
Un « trieur » orange avec de nombreux dossiers sur l’Antarctique mis à la disposition des visiteurs, donne l’origine à la conception d’une « banque de données » que nous mettrons sur le web.
Finalement un autre point, « l’invitation » a pris la tournure d’une « forme » artistique. Chaque soir pendant 10 jours, nous avons invité des performers, des conférenciers, un chef de cuisine, des musiciens, et avons introduit des questionnements sur les parcours des uns et des autres en le mettant en relation parfois avec des questions écosophiques — environnementales, sociales, psychiques. Ces rendez-vous journaliers ont développé une qualité esthétique sans mesure, avec une responsabilité et une éthique très particulières de la part des invités, même avec ceux avec lesquels nous avons communiqué par visioconférence et webcam depuis NewYork, Buenos Aires et Vienne. Poésie et sens festifs ont été au rendez-vous.

Pensez-vous que les pratiques collaboratives modifient les relations entre les institutions et l’art actuel ?
Nous pensons qu’il y a quelques institutions qui sont en train de mettre en place les systèmes nécessaires et appropriés qui vont à l’encontre de ce que les artistes de plus en plus développent, c’est à dire des pratiques furtives, collaboratives et des dispositifs de pensée allant parfois jusqu’à une invisibilité des formes. Ils comblent le retard vis-à-vis des structures informelles et autonomes, dont nous parlions tout au début de cette discussion, qui elles se sont constituées et organisées depuis un certain temps déjà, même en dehors des grands centres décideurs.

Est-il urgent que l’art d’aujourd’hui travaille plus étroitement avec la science ?
Urgence dans le sens d’aller de pair, avec les mêmes moyens, dans l’élaboration de « découvertes » plus humaines et plus accessibles au grand nombre. Nous devons tenir compte de ce que le développement et les recherches menés par l’occident causent aux populations d’autres pays et du sud en particulier, même en Antarctique avec le trou de la couche d’ozone. Ces ravages conduisent les changements climatiques, perturbent les écosystèmes dont l’art d’aujourd’hui rend parfois compte.

Comment analysez-vous cette importance de « l’ailleurs » dans les pratiques contemporaines ? Effectivement au moment où les développements technologiques nous permettent même de voyager virtuellement, connaître le moindre coin de la planète, « l’aller voir » semble salutaire pour l’esprit. Nous sommes tous en appétit d’approcher l’autre, l’accueillir, qu’il nous colporte son vécu. « L’ailleurs » devient l’ici et dedans. Si cela profite aux artistes tant mieux. Mais cette mobilité devrait être générale et non la manne de quelques privilégiés.

À votre avis, la relation de l’artiste avec le politique doit-elle être redéfinie ?
Les politiques doivent savoir qu’il est urgent de provoquer des rencontres avec les artistes et être à l’écoute de la société civile. Notre domaine nous permet d’avoir une acuité dans la perception de la vie qui complémenterait la leur. Nous sommes prêts à aller leur expliquer, échanger, se connaître.

Quelles relations avez-vous avec le partenariat privé ?
Il y a une ouverture assez intéressante et une curiosité de la part de certains domaines privés. Ils mettent à notre disposition leurs savoirs faire et leurs acquis et ont compris, ce que le politiques « non », la complémentarité.

Comment vous situez-vous dans le champ artistique international ?
Nous disions que grâce aux réseaux des lieux d’artistes, d’Internet, mais aussi à celle de « l’amitié », nous sommes invités à intervenir dans divers lieux de par le monde et créons « dans notre lieu » le nécessaire pour les accueillir également. Pour cela nous avons seulement besoin de la souplesse des décideurs et des politiques et non d’entraves.