ART | EXPO

Venise

15 Mai - 27 Juin 2015
Vernissage le 15 Mai 2015

S’inscrivant dans le cadre de la programmation du Printemps de l’art contemporain 2015, qui prend pour sujet la carte postale, son invention et son mythe, «Venise» présente une sélection d’œuvres majeures de la collection du Frac. La carte postale est ici envisagée pour l’élasticité de son concept, pour toute sa capacité d’interrogation sociétale.

Victor Burgin, Marie-Ange Guilleminot, Raymond Hains, On Kawara, Jonas Mekas
Venise

«Venise» emprunte son titre à l’œuvre de Victor Burgin, présentée, entre autres, avec une sélection d’œuvres majeures de la collection du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ce projet fait partie intégrante du Printemps de l’art contemporain (PAC) 2015 dont le sujet phare cette année se tisse autour du mythe ou de la réalité de l’invention de la carte postale photographique à Marseille en 1891. La carte postale y est envisagée pour l’élasticité de son concept, pour toute sa capacité d’interrogation sociétale. Les idées reçues et les clichés de la ville, des villes, des sites et des situations, passés et présents, sont placés sous divers projecteurs artistiques.

«C’était l’aube quand il dit:
— Sire, désormais je t’ai parlé de toutes les villes que je connais.
— Il en reste une dont tu ne parles jamais.
Marco Polo baissa la tête.
— Venise, dit le Khan.
Marco sourit.
— Chaque fois que je fais la description d’une ville, je dis quelque chose de Venise.»
(Italo Calvino, Les Villes invisibles, 1972.)

Cette citation vient éclairer la vidéo de Victor Burgin à l’intitulé énigmatique de Venise (1993). En effet, cette ville n’apparait nulle part ailleurs. L’artiste détaillait son œuvre ainsi: «Dans le film de Hitchcock Sueurs froides, l’histoire se passe à San Francisco. La première fois que je visitais San Francisco, il y a plusieurs années, je partis à la recherche des lieux où le film avait été tourné, lieux qui m’étaient déjà familiers pour les avoir vus dans le film. Je ne savais rien de l’histoire sur laquelle le film était basé si ce n’était son titre et les noms des auteurs (Pierre Boileau et Thomas Narcejac). Lorsque je vins à Marseille, je décidais de lire cette histoire; je découvrais que la première partie D’Entre les morts, l’histoire de Madeleine, se passe à Paris. Je découvrais que la seconde partie de l’histoire; l’histoire du double de Madeleine, se passe à Marseille…» Son entrelacement de villes, de références filmiques et livresques, d’images en mouvement et fixes, et de musiques crée un medley initialement destiné à la télévision.

Son premier travail dans ce domaine des nouveaux médias est un extraordinaire chassé-croisé entre le Golden Gate et le Pont Transbordeur, entre l’exode vers le sud durant la Deuxième Guerre mondiale et l’Holocauste et l’histoire des migrations liées à Marseille. Tout est signifiant et symptomatique de son regard aiguisé sur ces contextes: de l’apparition de l’Hôtel des Deux Mondes, aux graffitis OAS, des longues avenues rectilignes aux rails de chemins de fer, aux ferries dominant presque le Vieux Port, de Pépé le Moko ou son remake américain Algiers, de la Djura à Henry Purcell et Tom Waits, de Jazz de Toni Morrison aux lettres de Walter Benjamin.

Chantre de la poésie de la rue, des découvertes fortuites lors de dérives de type surréaliste, Raymond Hains était un adepte invétéré du hasard objectif qui affectionnait le support de la carte postale. Le manifeste du Nouveau Réalisme auquel il participait annonçait des «nouvelles approches perceptives du réel» en 1960. Selon lui, «Inventer c’est aller au-devant de mes œuvres. Mes œuvres existaient avant moi, mais personne ne les voyait car elles crevaient les yeux.» Sa collection d’affiches lacérées comme Tôle de 1963 est emblématique de sa volonté de mettre en valeur la créativité urbaine et involontaire en flux perpétuel, ici synthétisé en un instant donné qui révèle les potentialités sans distinctions du dehors/dedans.

En 1962, Jonas Mekas cofonde une coopérative de cinéastes dans l’underground new-yorkais qui devient ensuite le fameux Anthology Film Archives. En visite à Cassis en 1966, il tourne comme à son habitude des «diary films» en 16 mm, sorte de journaux de bord filmiques du quotidien. Les caractéristiques de cette petite ville portuaire en bord de Méditerranée sont enregistrées en toute simplicité. Le phare, la pêche, les calanques, les intempéries apparaissent comme des litanies pittoresques. Malgré l’objectivité de sa caméra sans effets spéciaux, la vision subjective de Mekas est également pleine d’humanité; figurent aussi les habitants et leurs activités, ainsi que ses amis Jerome Hill, Bernadette Lafont, Taylor Mead, Jean-Jacques Lebel, Alec Wilder.
Mistral/Cassis
est une installation imaginée en 2009 à partir de cette chronique d’un moment de partage. Il dit: «Au risque d’être traité de romantique ou même de grand sentimental, je choisis d’exclure la violence et les horreurs de mon époque même si j’en ai fait largement l’expérience. Je laisse cela à d’autres artistes qui semblent avoir préféré travailler sur ces aspects de notre civilisation. Personnellement je préfère les moments paradisiaques de nature et de vie autour de moi, ceux qui sont remplis de soleil qui nous affectent de manières subtiles et poétiques et qui contribuent ainsi au maintien du Paradis invisible dans nos vies».

Avec une totale économie de moyens, On Kawara a réalisé des séries d’œuvres d’art qui font partie de la quintessence même du «Mail Art», volet postal de l’art conceptuel. Avec un systématisme de rigueur, les cartes postales énoncent l’heure à laquelle l’artiste s’était levé ce jour là. Elles ont été choisies, achetées, tamponnées, timbrées, postées, oblitérées, et réceptionnées. Ainsi, au cours des années 1970, On Kawara a envoyé «I GOT UP AT»… à ses amis et collègues, et entre autres à Mikolt Kemeny et à Yvon Lambert. Le message y est réduit à une information minimum, hautement suggestive de l’existence même de l’artiste, de la spécificité néanmoins répétitive de chaque jour. Par son intervention sur un objet ordinaire de diffusion massive, il documente ses déplacements et le temps qui passe, tout en créant une correspondance et donc une relation avec une personne donnée.

Sur un autre mode relationnel, Marie-Ange Guilleminot partage depuis 1994 l’utilisation et l’utilité d’un objet/ vêtement/ sculpture en jersey cloqué appelé le Chapeau-Vie, une forme multiple qui se transforme réellement ou potentiellement en robe, sac de couchage, linceul, cagoule, pull-over, cerceau de protection magique et ainsi de suite. Ces formes informes aux fonctions multiples, adaptables ou imperméables à la situation ou au site sont accompagnées d’enregistrements pratiques du mode d’emploi. Ces vidéos sont composées d’un plan fixe sur l’artiste performant avec un Chapeau-Vie dans divers lieux comme à New York, au bord d’un ruisseau, sur les toits de la vieille ville de Jérusalem ou dans la salle d’art précolombien du Musée d’Israël, par exemple. Le langage corporel de ce rituel est une forme de communication à la fois intime et publique. Dans La démonstration du Chapeau-Vie à Venise (1995), le contexte incongru est le Grand Canal, comme un fond d’écran de cliché touristique, où l’artiste, imperturbable, œuvre debout sur une gondole. Le son du clapotis de l’eau est un clin d’œil à l’actualité de la Biennale de Venise (9 mai au 22 novembre 2015), haut-lieu de pèlerinage du tourisme culturel qui ouvre en quasi-simultané.
Cette attraction rivalise cette année avec l’Exposition Universelle à Milan, deux évènements qui concourent à donner un instantané de la création contemporaine mondiale. Telle une carte postale venue d’Italie. Les projections et rêves d’ailleurs toujours plus radieux tanguent et nous ramènent à notre actualité physique, à notre présence dans un lieu dit précis. Ainsi on dit quelque chose de Marseille.

Caroline Hancock

Commissariat
Caroline Hancock

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