ÉDITOS

Une révolution «soft»

PAndré Rouillé
@10 Jan 2014

Les révélations fracassantes de l’agent américain Edward Snowden sur les pratiques de la NSA (National Security Agency) ont inversé l’ordre du visible: cette machine à regarder sans être vue s’est subitement retrouvée la cible de tous les regards. Inversion éminemment politique, ravageuse pour les pouvoirs en place. Des faits concrets viennent désormais conforter le pressentiment que l’on pouvait éprouver d’être secrètement en permanence observé, surveillé et contrôlé. Les méthodes du «hard power» totalitaire ont été converties en un non moins redouble «soft power» du monde libre.

Les révélations fracassantes de l’agent américain Edward Snowden sur les pratiques de la NSA (National Security Agency) ont inversé l’ordre du visible: cette machine à regarder sans être vue s’est subitement retrouvée la cible de tous les regards. Inversion éminemment politique, ravageuse pour les pouvoirs en place. Des faits concrets viennent désormais conforter le pressentiment que l’on pouvait éprouver d’être secrètement en permanence observé, surveillé et contrôlé. La collecte assidue et illégale de micro-savoirs sur les individus s’avère être un mode d’exercice ordinaire du pouvoir, et les méthodes du «hard power» totalitaire avoir été converties en un non moins redouble «soft power» du monde libre.

Comme toujours, une telle fuite dans les systèmes clos des agences de renseignements a ouvert des brèches. Et les révélations se sont multipliées. On a appris (Washington Post) que la NSA stocke les données de géolocalisation de centaines de millions de téléphones portables dans le monde, et enregistrerait ainsi quotidiennement près de 5 milliards de données. On a appris aussi qu’en France la DGSE est à cet égard très loin d’être inactive. Par comparaison, les méthodes justement vilipendées des pays de l’Est du temps de la Guerre froide font figure d’un profond archaïsme, et d’une salutaire inefficacité.

Le film La Vie des autres (2006) du réalisateur allemand Florian Henckel Von Donnersmarck a fait sensation en raison de la pertinence esthétique avec laquelle il dissèque la mécanique infernale de la surveillance que la Stasi, la police secrète de l’ancienne République démocratique allemande (RDA), a infligée à la population jusqu’à la chute du Mur de Berlin en novembre 1989. Avec une grande rigueur formelle est ainsi décrit comment un Etat communiste à bout de souffle est totalement mis au service des privilèges et perversions de la caste des dirigeants du Parti, et contre le peuple dont il se réclame le représentant. La perversité des interrogatoires, les interdictions d’exercer et les emprisonnements arbitraires, et surtout une surveillance sans limite, sont les méthodes ordinaires auxquelles est exposée la population, en particulier celle des artistes et des intellectuels potentiellement les plus rebelles.

Pour de petites raisons strictement privées, un ministre de la Culture carriériste enclenche une opération de surveillance contre un couple d’artistes à succès (un écrivain dramaturge et son amie actrice) pourtant assez bien en cour, mais sans doute trop libres d’esprit et de mœurs. Aussitôt décidé, aussitôt fait: une équipe de techniciens d’une redoutable efficacité, et assurément d’une grande habitude, envahit clandestinement le vaste appartement du couple pour le truffer en un tour de main de micros parfaitement indiscernables.
Alors commence le long et édifiant processus de surveillance conduit par le capitaine Wiesler avec une implacable, froide et toute machinique détermination.

Mais cette surveillance emblématique du «hard power» des totalitaires mobilise une logistique phénoménale: une installation de micros dans l’appartement, une caméra vidéo dans l’entrée, et, dans le grenier de l’immeuble, une batterie de magnétophones à bandes, un moniteur vidéo et une machine à écrire. En outre, deux agents secrets se relaient sans interruption jour et nuit pour suivre et rédiger des procès verbaux sur les moindres événements intervenant dans l’appartement.
Mais par-delà son caractère intolérable, l’opération — qui d’ailleurs échouera —, trahit un profond archaïsme et une très médiocre efficacité. Ainsi conçue, la surveillance est aussi dramatique pour les victimes qu’elle est désastreuse et coûteuse pour le régime.

Aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, ce type de surveillance est devenu impraticable. D’autant plus que les moyens et les méthodes ont changé, et considérablement gagné en efficacité. Avec le numérique, les réseaux, et plus encore avec les smartphones à partir de 2007, on est passé du «hard power» à un «soft power».

Du «hard» au «soft», tout change. Sur le plan macro-politique évidemment, la chute du Mur de Berlin entraîne l’effondrement du bloc soviétique (la Russie est créée en décembre 1991) et de toutes les «démocraties» totalitaires et bureaucratiques satellites, rigides héritières de conceptions autoritaires du socialisme. Au-delà de leurs différences et de leurs raisons locales, ces bouleversements qui ont reconfiguré l’est de l’Europe et les relations internationales, ont puisé leur vigueur, et leur audace souvent, dans une puissante aspiration à plus de souplesse dans les relations sociales et les mœurs politiques, plus de démocratie, plus de libertés individuelles, avec pour horizon le mirage américain.
Quant à l’Occident, il a lui-même été engagé dans une dynamique «soft». Dans le domaine de l’art d’abord, la biennale de Venise de 1980, a marqué le passage des rigidités formelles du modernisme aux libertés sans rivage du postmodernisme. Dans le domaine économique, la figure du «soft» a pris la forme d’un oxymore: le «dogme libéral» qui, au nom d’une liberté financière sans limites, déconstruit sans relâche ni précaution tout l’édifice existant de l’économie mondiale.

Mais, comme toujours, c’est dans les objets et dispositifs techniques qui servent à produire — y compris des images —, à communiquer ou à appréhender le monde, que s’expriment le plus nettement les valeurs d’une époque. Ainsi, internet et les réseaux sociaux, les smartphones et bien sûr les photos-vidéos numériques, actualisent à nos sens, instillent dans nos corps et nos gestes, et nous font éprouver à chaque instant de nos vies que nous sommes entrés dans l’univers souple de la modernité liquide (ou gazeuse), des temps flexibles, des distances modulables, des formes plastiques, des hybridités infinies, des différences acceptées, des droits garantis, et des libertés sanctuarisées. En somme, dans une époque «soft».

Mais si le «hard» échoue à masquer sa brutalité, le «soft» excelle à le faire. Il sait même rendre ludiques les sujétions les plus fortes. Car les individus n’ont jamais été suivis et enregistrés plus intensément, plus complétement, plus durablement et de façon plus indolore et invisible qu’aujourd’hui grâce aux dispositifs «soft» d’internet, des réseaux sociaux et des smartphones.

Hier les tenants du «hard power» politique rêvaient de surveiller la «vie des autres», aujourd’hui les maîtres du «soft power» économique et médiatique parviennent à se situer au plus «près de la vie des gens» (selon l’expression du patron de Facebook). Et ils y parviennent, non pas contre «les autres», mais avec «les gens»; ils ne surveillent plus, ils contrôlent.

Du «hard» au «soft», on passe en effet des «autres» aux «gens», des suspects aux «amis» (Facebook), de la surveillance au contrôle, des états totalitaires aux entreprises privées ou aux états démocratiques, de la répression à la coopération et au «partage» (terme fétiche des réseaux). Car nous contribuons très consciemment à tisser au jour le jour cette toile invisible qui nous enveloppe dans un maillage sophistiqué et dynamique de savoirs informatiquement prélevés sur nos vies. Téléphoner avec un smarphone, régler des achats avec une carte bancaire, prendre le train ou l’avion, utiliser une carte de métro, lancer une requête sur un moteur de recherche ou communiquer sur un réseau social, envoyer des mails ou des sms, photographier avec un appareil numérique, etc.: tous ces gestes ordinaires de la vie quotidienne d’aujourd’hui émettent des traces numériques qui sont enregistrées, croisées et compilées automatiquement, en temps réel, sur des serveurs d’État ou de grandes entreprises.

A la différence de la surveillance, qui mobilise presqu’autant d’agents que de personnes à surveiller, le contrôle est incomparablement plus économe et plus efficace: continu, automatique, sans intervention directe ni brutalité, et sans discrimination préalable. Il est en quelque sorte doublement démocratique: c’est une forme de pouvoir des sociétés démocratiques à l’époque de l’information, et c’est un pouvoir qui s’exerce uniformément et aveuglément sans distinctions.

Une révolution «soft» qui, en silence, en douceur et en secret, est en train d’ouvrir à l’orée du siècle un monde rudement différent, différemment rude.

André Rouillé.

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