ART | CRITIQUE

Une beauté convulsive

PAleksandra Smilek
@12 Juil 2011

L’exposition «Une Beauté compulsive» présente les peintures que Carlo Zinelli a réalisées entre 1965 et 1968 dans l’atelier de l’asile psychiatrique de San Giacomo alla Tomba, en Italie. Ces peintures sont des extériorisations compulsives d’un schizophrène qui ne communiquait plus qu’au moyen de vocables incomréhensibles.

La création pléthorique de Carlo Zinelli témoigne d’une nécessité de peindre aussi liminaire que la respiration ou le sommeil. Elle est peuplée d’éléments récurrents trouvant leur source dans le vécu traumatisant de la guerre d’Espagne à laquelle cet homme participa en tant que brancardier du corps des chasseurs alpins avant d’être réformé puis interné jusqu’à la fin de ses jours.

Comme pour appuyer l’importance de la vie du peintre dans l’appréciation de ses créations, la galerie Christian Berst propose des clichés représentant tour à tour un jeune homme pétillant, en uniforme de l’armée, puis l’étroite réalité des couloirs de l’asile de San Giacomo alla Tomba et de son atelier thérapeutique de peinture.

Carlo Zinelli peignait à la gouache, sur papier fin de dimension 50 x 70 cm, des hommes, des enfants, des animaux, des objets, etc., tout en intégrant à cette population des lettres de l’alphabet. Tantôt en italiques tantôt en capitales, les lignes d’écritures s’alignent sur le papier pour ne former aucun mot, aucune phrase, tout juste un assortiment, une rangée de lettres telles que «aaaAAAAaaaaaAAa».

La récurrence de ces éléments picturaux apparaît comme autant de réminiscences douloureuses et insistantes d’un lourd passé. La figure du mulet dans les peintures de Carlo Zinelli provient certainement de l’usage qu’en faisaient les chasseurs alpins pour transporter leur matériel ou des cadavres de soldats. De même, l’omniprésence du chapeau de chasseur alpin semble également être un sédiment du passé. Quant à la figure de l’oiseau, elle aussi très présente, elle trahit une obsession de l’artiste qui avait pour habitude de transporter des charognes d’oiseaux dans ses poches.

Les artistes de l’Art brut se caractérisent par leur aptitude à inverser leur ignorance des courants artistiques en capacité à trouver des chemins différents de ceux de l’art. Ainsi, la folie de Carlo Zinelli lui a fait accoucher d’entêtantes représentations, d’une écriture débridée, d’architectures éclatées et d’une technique très singulière, celle du recto-verso.

Les figurines sont peintes en aplats de couleur jaune, bleu, rouge, creusés par des espaces sans couleur créant de petites cavités dans lesquelles se logent d’autres personnages, d’autres scènes ou bien le vide laissé par la feuille apparente. Carlo Zinelli défie l’opacité des corps pour pénétrer dans leurs chairs et les animer d’une étrange intériorité. Ses lignes d’écritures nerveuses, tantôt écriture tantôt dessin, on a tendance à les regarder plus qu’à lire. Les graphismes s’entremêlent aux autres représentations créant ainsi un vortex halluciné.

Auteur prolifique soucieux d’économiser le papier, Carlo Zinelli peignait sur le recto et le verso des feuilles. La galerie Christian Berst met en évidence cet aspect en traitant les peintures comme des objets, des sculptures, en enserrant les œuvres entre deux vitres, ce qui permet au spectateur de circuler autour. De surcroît, ce dispositif permet à la lumière de traverser la fine pellicule du papier, et d’intensifier le vacarme des peintures en laissant transparaître en filigrane les lignes et couleurs situées sur chacune des deux faces de la feuille.

Ce dispositif révèle que le sens de lecture demeure le même au recto et au verso des feuilles. Intentionnel ou pas, cet élément indique l’existence d’un certain ordre, et permet d’imaginer l’automatisme et la façon obsessionnelle avec laquelle Carlo Zinelli devait tourner ses pages. Enfermé dans sa schizophrénie, il n’avait pas idée de peindre pour autrui, et ne supposait pas de spectateur. Cette peinture réaffirme l’insularité de l’«Art brut» vis-à-vis du continent de l’art contemporain.