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Un P’tit Tour chez les vivants

Sur les murs de la galerie Nathalie Obadia, les dessins se suivent, s’assemblent en frise. Dominant, le motif floral se décline en une série de portraits hybrides, s’accouple avec des fragments d’anatomies humaines, animales ou même paysagères : cerveau discrètement sanguinolent, abdomen d’insecte tronqué, vague s’enroulant sur elle-même, planète. Certains croquis sont liés entre eux par une sorte de cordon ombilical, offrant comme une nouvelle version de la chaîne de l’évolution, anachronique et fantasmée, fusion des réalités cosmiques et terrestres, confusions des espèces et des règnes.

En marge de ces «corps inventés» — pour reprendre le titre d’une exposition collective à laquelle Anne Ferrer a participé en 2003 —, une écriture manuscrite distille des bribes de pensées, d’émotions ressenties, dont on ne sait si elles ont précédé les dessins ou les ont fait naître, au contraire. Cette parole intime, retranscrite à l’encre, est celle de l’écrivain Marie Darrieussecq. Peut-être s’agit-il de notes préliminaires, prémisses d’un roman en cours, comme les croquis d’Anne Ferrer deviendront un jour des sculptures (si l’on en croit les habitudes de l’artiste). L’œuvre, sous une forme embryonnaire, achevée mais en devenir, garde sa spontanéité, sa force brute. 

Mais que dissimulent ces Fleurs gourmandes, cette flore amazonienne et sa vitalité opulente, cette profusion de couleurs, de senteurs, de formes ? Les squelettes en guise de pistil, les crânes viennent nous rappeler une évidence : au coeur de la vie, il y a mort. Ou comment le fruit mûr, dans sa plénitude débordante, est un avant-goût de la pourriture…
Tel un memento mori, la belle technique, l’aquarelle douce et diluée d’Anne Ferrer s’en prend ironiquement aux plaisirs terrestres, aux vanités humaines, révèle le corps dans sa mortalité, l’érotisme dans sa morbidité. La couleur perd de sa portée décorative, de sa naïveté. Partout le rose des chairs, de l’intérieur du corps, le rose de l’obscène. Le rouge du sang. L’orangé et le vert des moisissures. «Ici l’automne vient, fane les roses […] Il faut mourir, madame !»,  profère, en écho au pinceau cynique, la plume élégante de Marie Darrieusecq.

Le cycle végétal et sa métamorphose, la disparition, la mort… Des thèmes chers à l’écrivain, que l’on retrouve dans Un Bref Séjour chez les vivants, roman écrit en 2001, et dont le titre inspire celui de l’exposition. La mer aussi, la nature dans sa mystérieuse volupté, qui fait l’objet d’une méditation poétique dans Précisions sur les vagues en 1999. Et plus on y pense, et plus les deux artistes ont en commun ce même humour, cette même force de distanciation, cette même beauté cruelle dans l’art de dire et de rêver. Une rencontre prédestinée et pour le moins heureuse.

Anne Ferrer, Marie Darrieussecq
Un ptit tour chez les vivant. Dessin, Aquarelle, encre et crayon sur papier (8 parties). 36 x 408 cm