ART | CRITIQUE

Un conte persan

PPhilippe Godin
@10 Avr 2013

Les créatures de Davood Koochaki s’imposent par leur intensité graphique. Bien plus, elles viennent ajouter une confusion joueuse dans une époque où les questions d’identité, de parenté sont récupérées par les intégristes de la norme naturelle. Rarement des monstres n’avaient manifesté une telle originalité.

Les monstres sont entrés dans Paris! Des mâles, des femelles, des androgynes et des hybrides (mi-hommes, mi- bêtes), des bicéphales et des enfants. Des familles de monstres nucléaires, monoparentales, homoparentales, recomposées, décomposées, incestueuses…Toutes ces progénitures voilées sous des sortes de burqas laissent paradoxalement entrevoir le sexe de chacun. Hirsutes, menaçants, ils font trembler la norme naturelle et les catégories de l’art! Du temps de l’opprobre nazie, ils auraient, sans doute, côtoyé des êtres «défigurés» de Picasso, de Masson ou de Klee!

De fait, les personnages dessinés par Davood Koochaki semblent toutes victimes de malformations physiques et suscitent moins le rejet qu’un étrange mélange de sentiments contradictoires: répulsion et fascination, peur et pitié, interrogation et amusement. Elles nous contrarient ces créatures bourrées d’oxymores, mais ne font pas vraiment peur. On est loin des monstres de Goya! Seul le dessin d’une créature aux allures reptiliennes nous confirme qu’il s’agit bien de cette lignée de monstres avec leurs lignes serpentines, informes et démesurées.

Ces créatures ne nous avertissent pas d’un présage, mais d’une énigme. Ils sont des signes mystérieux. Des Sphinx. De fait, les œuvres de Koochaki présentées à la galerie Christian Berst fascinent. Elles suscitent des associations d’idées surprenantes, voire gênantes. Est-ce une femme? Un oiseau? Un ogre? Un démon? Un diable? Un djinn? Les plus savants convoqueront leur mémoire des grands mythes! Les amateurs d’art brut évoqueront de lointaines parentés avec les mannequins phalliques de Katharina Detzel! Bref, rarement une œuvre d’art brut n’avait convoqué autant de projections culturelles!

Véritable trous noirs à aspirer nos interprétations hâtives, les monstres de Davood Koochaki sont donc de formidables machines à faire de l’art brut en vous désencombrant, pour le coup, de toute «culture»! Ces petits ogres avaleront le peu de vos mémoires d’esthètes. En bons petits vampires, ils suceront jusqu’à la moelle vos prétendus savoirs.  Les monstres de Davood Koochaki semblent souvent désœuvrés, ironiques mais nullement héroïques! Ils esquissent parfois un sourire de leurs mâchoires serrées et sont cruellement comiques. Pour s’en rendre compte, il faut s’approcher du dessin. Une fois passée l’appréhension, on peut découvrir au cœur de la créature: l’anomalie. Dans de le dédale des graphismes se cachent, en effet, des détails comme ces rangées de dents d’une finesse diabolique! Petites mâchoires subrepticement cruelles, elles sont de redoutables machines à découper. Et puis, il y a les mains, minuscules, piquantes comme des oursins qui pendent à des bras atrophiés.

Littérales, mais pas littéraires, les œuvres de Davood Koochaki ne sont nullement l’ébauche d’un récit ou d’un conte. Alors que les monstres antiques suscitaient, le plus souvent, des destins héroïques, les créatures de Davood Koochaki ne gardent aucune forteresse. Ici pas de héros. Ils ne semblent là que pour nous défier. Tel ce dessin qui évoque un monstre marin avec son œil fixe, terrible et pathétique! On ne saurait dire ce qu’il juge, ni pourquoi. On pense à la baleine avalant Jonas, d’autant plus qu’on peut discerner sous les hachures, aux creux de son «ventre», deux corps d’enfants.

Mais, on aurait sûrement tort d’y chercher une allégorie ou un symbole. Échoués là, ces monstres sont bien incapables de signifier autre chose qu’eux-mêmes. Monstres fainéants, ils ne font signe vers rien. Ils n’annoncent aucun monde. Encore moins le divin! Signes sans signification, ils déjouent tous les schèmes de nos recognitions. Les corps simiesques et bossus évoquent parfois un Quasimodo ou un King Kong évadé en terre perse. Une tête prolongée d’un bec semble surgir d’un tableau de Bosch!

Il faut assurément beaucoup s’ennuyer pour accoucher de telles créatures! Et, Davood Koochaki en a certainement connu de l’abattement, de l’écœurement, et de la lassitude sous un régime iranien honnis, qu’il commença à combattre dans le gauchisme des années 70, pour finir, résigné, en noyant son ennui dans des abus d’alcool. Il lui fallut attendre ses quarante ans pour trouver, par lui-même, dans la pratique du dessin, un véritable exutoire à sa souffrance. Comme pour la plupart des créateurs d’art brut, il ne reçut jamais de formation académique, ni même scolaire. Devenu garagiste, il commença à apprendre, en autodidacte à lire et à écrire. Ce n’est qu’à l’âge de soixante ans qu’il pourra se consacrer pleinement à son œuvre!

Sa pratique du dessin est donc inséparable d’une longue maturation aux sources de l’ennui. Toute son œuvre porte en elle l’écart de la mélancolie. Toutes les figures de Davood Koochaki incarnent plastiquement cette intensité de l’écart mélancolique «entre l’immensité de nos désirs avec le peu de moyens que nous avons de les satisfaire». Pour cela l’artiste a trouvé une technique de dessin tout à fait singulière qui s’accorde parfaitement au contenu. Il se sert des hachures graphites comme d’un tissage qui enserre chaque monstre dans ses fils croisés. Ainsi, il ne dessine pas vraiment, il file. Il détourne habilement la technique de dessin des hachures croisées, non pas pour faire une graduation de ton gris ou pour susciter un contour, mais pour former un tissage qui voile entièrement la figure.
Chaque monstre semble alors emmailloté dans les fils serrés de ce graphisme insolite. Le dessin devient semblable à une toile de fils arachnéens d’une araignée géante étouffant sa proie. Rarement une image plastique de l’oppression n’avait été aussi forte et réussie.
Si bien, que le monstre n’est pas là où l’on le croit le voir. Il n’est pas dans les seuls contours disgracieux. Il est beaucoup plus dans cette tension entre cet espace haptique constitué de ce graphisme délirant et l’espace optique qui cerne la figure par un vide inquiétant. C’est seulement à la fin du dessin que le monstre apparaît! Davood Koochaki affirme sincèrement qu’il cherche «à faire quelque chose de beau». Mais sa ligne sorcière lui échappe, le déborde et le surprend. «Voici ce qui vient», déclare-t-il!

Le génie de Davood Koochaki est donc d’avoir su donner une version littérale du monstre. Le dessin ne représente pas le monstre. Il l’est plastiquement. Il n’imite rien. Il n’y a pas les dessins et les corps, mais les figures qui sont d’emblée des dessins-corps, des dessins-gestes, etc. Le monstre est cette inquiétante poussée graphique qui finit par déformer le contour des figures. L’efficacité du dispositif plastique de Davood Koochaki repose donc sur ce dédoublement étrange des pulsions graphiques qui ne cessent de déborder leurs propres limites.