PHOTO | CRITIQUE

Travaux récents

PAlexandrine Dhainaut
@24 Mar 2011

L’artiste portugaise Helena Almeida pratique depuis les années 1970 des performances captées (photographies ou vidéos) mettant en scène son propre visage ou corps dans un unique espace, son atelier, et recueillies par une seule personne, son époux Arthur Rosa. Les œuvres présentées ici ne dérogent pas à la règle, à ceci près que…

Fait relativement rare pour être souligné, les œuvres récentes qu’Helena Almeida présente à la galerie Les Filles du calvaire introduisent un «corps étranger»: celui de son mari. Habituellement seule devant l’objectif et lui derrière, elle intègre ici sa «moitié» dans la composition des images.

Réunissant photographies et vidéos en noir et blanc, cette exposition frappe avant tout par la pudeur qui se dégage des images. Non seulement parce qu’elles ne montrent aucun visage (même dans la série Looking Back, le visage d’Helena Almeida est dissimulé par la main de son mari au premier plan), mais surtout parce qu’elles nous font partager l’espace intime — l’atelier — de ce couple atypique lié par le mariage et l’art.

Ce lien se matérialise par l’épais fil noir qui les enserre par les mollets dans la performance Sans titre (2010), déclinée en vidéo et en photographies. Cadré du haut de la cuisse aux pieds, le couple vieillissant marche de concert dans un va-et-vient lent et silencieux devant l’objectif, cheminant du premier à l’arrière plan. Béquille l’un pour l’autre autant qu’entrave au bon équilibre de chacun, la vidéo symbolise l’ambivalence des relations humaines et du mot «attachement» : l’amour autant que la violence. À mesure que leurs deux semelles blanchissent le carrelage de l’atelier arpenté de long en large, le fil se dénoue en signe de séparation, évoquant le passage de la vie à la mort.

Par la fragmentation des corps, Helena Almeida donne une dimension sculpturale à ses performances. Dans la série Looking Back (2007), le hors-champ permet un jeu sur les membres et le corps tronqués d’Arthur Rosa. Les tirages monumentaux de cette série, atteignant presque trois mètres de haut (malheureusement gâchés par des plexiglas réfléchissants et déformants), confèrent aux modèles un aspect sculptural qui doit sans doute à l’héritage familial de l’artiste dont l’atelier est celui qu’occupait son père, le sculpteur Leopoldo de Almeida.

Le choix exclusif du noir et blanc donne aux œuvres d’Helena Almeida un caractère éminemment graphique. Les vêtements noirs que porte le couple dessinent autant d’aplats dans l’espace. Le travail sur la ligne est également une constante chez elle : le fil noir dans la vidéo Sans titre (2010), ou la longue ligne de poudre noire déposée au sol dans Dentro de mim (1998), ou le crin de cheval qui, dans des œuvres antérieures (Desenho Habitado, 1977, Sente-me, 1979), se confond avec le trait du crayon.

Les gestuelles et les postures qu’emprunte l’artiste portugaise s’apparentent souvent à des chorégraphies. Ses recherches sur le mouvement du corps tendent en effet à rapprocher le sol de l’atelier d’une scène de théâtre ou d’une piste de danse, notamment dans la vidéo du fil noir où le couple évolue dans l’espace par une sorte de danse contrainte, circonscrite par le cadre de la caméra et régie par une précision des pas, rythmés et synchrones ; ou encore dans les deux photographies Sans titre de 2003, montrant Helena Almeida de dos, accroupie, le corps voûté, replié en dedans, les paumes des mains retournées vers le haut, position pouvant évoquer certains mouvements de danse contemporaine.

Le travail d’Helena Almeida assez peu connu en France mériterait une plus grande visibilité. Le documentaire de la série L’Art et la manière qui lui est consacré (diffusé sur Arte le 10 avril 2011 à 13h), et projeté à la fin de l’exposition contribue à combler cette lacune.

— Helena Almeida, Sans titre, 2010. Photographie en noir et blanc. 125 x 135 cm
— Helena Almeida, Sans titre, 2010. Extraits de film. Vidéo, noir et blanc, son. 18’
— Helena Almeida, Looking Back, 2007. Photographies noir et blanc. 281 x 125 cm chaque (groupe de 6 images)
— Helena Almeida, Sans titre, 2003. Photographie noir et blanc. 134 x 129 cm