ART | CRITIQUE

The Electric Pencil

PGalerie In Situ
@02 Jan 2014

Pensionnaire d'un asile psychiatrique, et traité aux électrochocs, James Edward Deeds laisse un carnet de dessins pour la première fois exposé en France: The Electric Pencil. Des portraits et paysages émane une étonnante douceur aux antipodes de la réalité du milieu hospitalier, où l'art semble être un vrai remède spirituel.

La galerie Christian Berst présente la première exposition en France consacrée à l’œuvre de James Edward Deeds. Elle est intitulée «The Electric Pencil», en référence au surnom attribué à cet auteur longtemps resté inconnu et anonyme. Ses dessins récemment redécouverts avaient échappé à la disparition grâce à un jeune garçon qui les avait, dans les années 1970, extraits d’une poubelle et conservés confidentiellement.
Le surnom «Electric Pencil» faisait référence à l’acronyme «ECTLECTRC» figurant sur certains dessins, signifiant «Electroconvulsive Therapy», soit le traitement aux électrochocs que James Edward Deeds a subi durant quarante années d’internement en asile psychiatrique. Après une altercation avec son frère, son père, militaire particulièrement autoritaire, l’avait fait interner. Il avait 17 ans.

L’œuvre de Deeds se compose d’un carnet de 280 dessins réalisés au graphite et crayon de couleur, au recto et verso de feuillets à l’en-tête de l’hôpital, numérotés et reliés à la main par l’auteur entre les années 1936 et 1966. Une vingtaine de croquis sont exposés et accompagnés de la projection du documentaire intitulé The Mystery of the Electric Pencil.

James Edward Deeds consacre une grande partie de ses dessins à des portraits de personnages encadrés, femmes et hommes auxquels il donne un nom et une fonction. Rebel Girl (169) représente une femme un bouquet de fleurs à la main, avec une poitrine aussi opulente que celle dessinée sur At the Garden Gate (151). Robe à plastron, coiffe et chevelure soyeuse font toute l’élégance de Miss Elvira (191). Dans Rucian (39) les rideaux verts d’une scène de théâtre encadrent la comédienne penchée en arrière. Sur le dessin Professer (79) figurent deux stylos à plume formant un X, sorte d’emblème également présent sur Quill Pens (166) avec une plume d’oiseau, et semblable à celle qui orne la coiffe des femmes. Le Professeur Gray (137) porte un chapeau melon, le Judge Smith (91) une fine moustache.

Chevelures soigneusement peignées, moustaches bien taillées, beaux costumes bourgeois et robes finement chamarrées à la mode des XIXe et XXe siècles… ces personnages composent une société tirée à quatre épingles, campée de manière idéalisée, hors du milieu hospitalier. Seuls stigmates du contexte de création de ces portraits, les regards trahissent pareillement la prise de psychotropes: les yeux exorbités et les pupilles dilatées expriment respectivement un sentiment d’effarement ou de douceur. Le dessin des lèvres, minces et closes, les figent dans une attitude de mutisme.

Les paysages urbains, les parterres de fleurs, les fûts et les cabanes d’un Beer Garden (132) ou d’un Garden Work (258) sont tracés comme des plans, à la géométrie parfaite. Rock of Ages (59) est à l’image de certains paysages sauvages aux traits plus estompés, comme la rêverie d’un ailleurs vaporeux. Sujets ou simples motifs décoratifs, les dessins animaliers oscillent entre représentation fidèle de la réalité et croquis de créatures imaginaires. Accompagné d’un emblème figurant des ailes d’aigles, Cat Rag (60) a les traits de la créature hybride d’un chat avec un corps et une crinière de lion. Oiseaux et plumes font figure de leitmotiv. Enfin, certains dessins conservent un caractère pittoresque par la présence d’un bateau à roue du Mississippi (verso de Padev), de huttes indiennes…

Présentée pour la première fois en Europe par la Collection de l’Art brut de Lausanne en 2013, l’œuvre de James Edward Deeds appartient à la catégorie «Art brut» au sens, défini par Jean Dubuffet, de réalisée en dehors de tout conditionnement culturel et artistique. Cependant le souci perpétuel de James Edward Deeds de dessiner des cadres autour des portraits de manière singulière (un bord simple aux moulures finement modelées), de numéroter les croquis, de relier les feuillets comme pour constituer et conserver un objet précieux à ses yeux, trahissent un désir de faire œuvre, toute intime soit-elle. Les leitmotiv et les emblèmes lui confèrent une forte cohérence. La composition, les proportions, le trait minutieux dénotent le soin extrême déployé dans cette activité sans doute apaisante, car totalement prenante intellectuellement. Candeur, délicatesse, douceur des couleurs pastelles, James Edward Deeds semble tenir loin la violence qui a dû accompagner sa jeunesse, ses années d’enfermement et de traitements de choc. Aussi cette œuvre fait-elle figure de témoignage de l’expérience de l’enfermement en son envers: l’art comme refuge, ou remède spirituel.

Œuvres
— James Edward Deeds, Miss Elvira, circa 1936-1966. Graphite et crayon de couleur sur papier. 23,3 x 21,2 cm.
— James Edward Deeds, Russian, circa 1936-1966. Graphite et crayon de couleur sur papier. 23,3 x 21,2 cm.
— James Edward Deeds, Cat Rag, circa 1936-1966. Graphite et crayon de couleur sur papier. 23,3 x 21,2 cm.
— James Edward Deeds, Quill Pens, circa 1936-1966. Graphite et crayon de couleur sur papier. 23,3 x 21,2 cm.
— James Edward Deeds, Rebel Girl, circa 1936-1966. Graphite et crayon de couleur sur papier. 23,3 x 21,2 cm.
— James Edward Deeds, Judge Smith, circa 1936-1966. Graphite et crayon de couleur sur papier. 23,3 x 21,2 cm.
— James Edward Deeds, Houses (Grid), circa 1936-1966. Graphite et crayon de couleur sur papier. 23,3 x 21,2 cm.
— James Edward Deeds, Rock. Of. Ages, circa 1936-1966. Graphite et crayon de couleur sur papier. 23,3 x 21,2 cm.