DESIGN

Talents à la carte 2009

PRuth Gurvich
@09 Sep 2009

Chaque année, "Talents à la carte" met à l’honneur la création étrangère en matière de design. Pour cette édition, ce n’est pas un mais trois pays qui ont été retenus : le Mexique, le Pérou et Brésil. L’occasion de découvrir le travail de six créateurs encore inconnus en France.

Que connaît-on du design latino-américain en dehors des incontournables frères Campana ? On pourrait éplucher les catalogues des principales biennales, expositions et salons internationaux qu’on arriverait à peine à rassembler une dizaine de noms. D’où la curiosité que suscite l’exposition Talents à la carte, consacrée cet automne à trois pays du sous-continent. Cet enthousiasme est hélas rapidement tempéré par une scénographie pour le moins déroutante : les six créateurs sont alignés le long d’un mur peint en noir, séparés en deux groupes par une allée de communication ; leurs objets sont présentés dans des niches qui empêchent d’en apprécier les volumes. Au vue des espaces réservés aux autres expositions, celle-ci fait vraiment figure de parent pauvre.

Le Brésil, déjà à l’honneur de Talents à la carte en 2005, est ici représenté par deux designers. Paulo Alves, un architecte de formation, a choisi de se consacrer au travail du bois. Produits en petites séries, ses meubles et ses assises aux finitions parfaites jouent sur l’expressivité du matériau et l’effet graphique produit par la juxtaposition des différentes essences. Les lignes abstraites et géométriques du début, témoins de son apprentissage auprès de l’architecte moderniste Lina Bo Bardi, évoluent à présent vers des formes qui évoquent l’univers naturel : la roche pour le banc Piedra, les ramifications d’un arbre pour l’étagère Floresta.

Le travail de son compatriote Rodrigo Almeida, déjà exposé à la Design Week de Milan et à Design Miami/Basel, semble s’inscrire en filiation directe avec celui des frères Campana. Cet autodidacte se sert de rebuts industriels et d’objets domestiques pour confectionner des éléments de mobilier aux frontières de l’art et du design. L’étagère Arapuca, à l’allure de totem tentaculaire, tire son nom du mot indigène désignant un piège traditionnel pour les oiseaux et les petits animaux. La collection de tables basses Bichos consiste en un surprenant assemblage de matières végétales, minérales et animales qui évoquent certains insectes de la forêt amazonienne. Ces pièces insolites, produits d’une réflexion sur l’imperfection et la précarité, ancrent sa démarche dans la réalité de la société brésilienne contemporaine et lui confèrent une indéniable poésie.

La péruvienne Maricruz Arribas pratique elle aussi le recyclage de matériaux industriels, auxquels elle associe toutes sortes de petits produits artisanaux et de matières naturelles : tissus traditionnels, icônes religieuses, graines de huayruro… Ces hybridations produisent des objets tout en contraste, telle cette chaise à la structure métallique minimale, pourvue d’une assise en fils de laine dessinant des chevrons multicolores. Mais le travail de cette artiste plasticienne, venue au design au travers de la sculpture, prend toute sa mesure dans ses projets d’aménagement intérieur. Son sens de l’espace, de l’harmonie des formes et des couleurs ainsi que son goût pour les matériaux vieillis par le passage du temps donnent naissance à des lieux surprenants : le bar Ayahuasca de Lima, l’une de ses dernières réalisations, ressemble à un cabinet de curiosité contemporain où le verre et l’acier dialoguent avec les reliques d’une société péruvienne partagée entre tradition et modernité.

Chez le designer mexicain Joel Escalona, âgé d’à peine 23 ans, les citations culturelles se situent davantage sur un plan formel. La surface de sa Dancing Table reproduit ainsi à ses extrémités les ondulations des jupes traditionnelles des danseuses de Jarabe Tapatío (danse du chapeau). Chacune de ses créations, qui traduit une parfaite connaissance de l’histoire du design, s’articule autour d’un contenu narratif. La bibliothèque MYDNA évoque une structure d’ADN et prend tout son sens lorsqu’on y dépose des effets personnels : le meuble cesse alors d’être un simple élément de stockage pour devenir le reflet de l’identité de son propriétaire.

Il faut, pour finir, mentionner deux initiatives en rapport avec la tradition de production textile des femmes latino-américaines. El Camino est une association française rassemblant huit designers bénévoles en contact depuis 1996 avec plusieurs communautés de tisserandes des hauts plateaux du Chapias (Mexique). Katherine Quevedo Gálvez collabore pour sa part depuis deux ans avec des artisans d’Ayacusco (Pérou), dans le cadre d’un programme gouvernemental de développement de l’artisanat. Ces deux démarches poursuivent le même objectif : préserver un savoir-faire traditionnel en l’aidant à s’adapter aux exigences du marché actuel. En collaboration étroite avec les communautés locales, ces designers oeuvrent notamment à la modernisation d’un répertoire visuel que le design contemporain n’a jusqu’ici intégré qu’au travers du prisme de l’exotisme et du folklore (les papes et papesses de la déco-tendance parlent de style « ethnique », décliné en de subtiles variantes orthographiques : ethnic, ethnik, etc.).

Cette exposition ne permet certes pas de tirer de conclusions générales sur l’état de la création en Amérique latine. La diversité de ces designers témoigne toutefois de démarches qui, par leur inventivité et leur ancrage culturel, portent en elles des potentialités d’innovation que l’on aimerait voir se développer.

Rodrigo Almeida
— Etagère Arapuca, 2009. Bois et tissu.
Chaise Paper, 2009. Bois et papier
— Collection de tables basses Bichos, 2009. Bois, cuir, agate, papier, tripe de bœuf, soie.
Sequin Table. Cuir, papier et bois.
Joel Escalona
— Bibliothèque MYDNA, 2009.
— Tabouret et table basse Mutant, 2009.