ART | CRITIQUE

Sur les dessous

PElisa Rigoulet
@16 Fév 2010

Dans les années 50, sous la bannière des «Affichistes», Raymond Hains et Jacques Villeglé font des affiches urbaines lacérées leur matériau de prédilection. Dès 1957, François Dufrêne va, quant à lui, prêter attention au dos de ces affiches et explorer dans une démarche singulière ce territoire inconnu.

2010 est l’année du Cinquantenaire du Nouveau Réalisme. La Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, spécialisée dans la recherche et la proposition d’œuvres historiques du mouvement, débute l’année par une exposition rétrospective de François Dufrêne, l’un de ses membres fondateurs disparu en 1982.
François Dufrêne se lie d’amitié avec Raymond Hains et Jacques Villeglé en 1954. Les trois artistes sont communément regroupés sous le terme d’«Affichistes». Raymond Hains et Jacques Villeglé s’emparent des «tableaux tout faits» que constituent les affiches lacérées par des mains anonymes. De son côté, François Dufrêne prête attention au dos de ces affiches et fait sien ce territoire inexploré.

Mais l’aventure artistique de François Dufrêne ne commence pas avec les affiches. D’abord poète, il adhère au mouvement lettriste en 1946, donne dès 1950 des récitals et déclame des crirythmes à partir de 1954. Dix extraits d’œuvres sonores diffusent ses textes, ses invectives et ses poèmes et rendent hommage à ce féru de poésie.
Dans la même salle, de part et d’autres des cartes postales encadrées, sont présentés des stencils et dessous de stencils que François Dufrêne utilise dès 1973 dans le même esprit que les dessous d’affiches.

L’exposition rend avant tout hommage à cette pratique originale de l’artiste qui a pris à l’envers la démarche de ses compagnons. Elle présente près de 70 dessous d’affiches marouflés sur toile, datant de 1958 à 1981 et de tailles inégales, de la carte postale au grand format. Les affiches lacérées, constituées par les empreintes que les couches de papier laissent successivement, attirent l’attention de l’artiste dès 1957. Il les retourne alors pour s’intéresser à leur envers et signent ainsi sa propre démarche.

François Dufrêne n’était au départ pas convaincu de l’utilisation des affiches comme matériau artistique: «Leurs activités de « ravisseurs » d’affiches lacérées par les passants anonymes me laissaient, je dois le dire, totalement indifférent: je les considérais, sous cet angle, comme simplement de doux maniaques» (Catalogue, p. 115).
C’est sans doute pour cette raison que l’artiste a choisi de prendre la démarche à revers: pour se défaire de ses significations originelles et inventer les siennes propres. «Le dessous d’affiche, c’est d’abord une rencontre. Et elle s’inscrit pour moi […] dans cette quête de la CIScendance, de l’En-deça, que je menai jusqu’alors, sur le seul plan du langage parlé et écrit, et aussi dans une certaine ligne de contOUESTation du rôle de l’artiste».

Bien qu’il vienne de l’écriture, François Dufrêne va pourtant travailler les affiches en peintre et intervenir dessus (dessous) en chercheur, bien plus que ne l’ont jamais fait Hains ou Villeglé. En véritable archéologue, il gratte et creuse, soit pour isoler un mot ou une lettre, soit pour exalter la matérialité du papier, à la recherche des formes et des empreintes. Ces tableaux ou affiches manuscrites travaillent les nuances, les tons pastel et les formes pour en exhumer les images fantômes.

Il ne faut pas oublier que François Dufrêne a une relation toute particulière à la peinture figurative que produisait son père et un goût marqué pour les œuvres de Van Gogh ou de Bonnard qu’il voyait, petit, chez les amis collectionneurs de la famille. Les dessous d’affiches sont aussi une manière pour François Dufrêne de travailler la toile et le glacis, mais à l’envers, et de rendre hommage au peintre qu’était son père.
«Si en effet, mes premiers « dessous » firent penser Hains aux estampages […], nombre d’entre eux jouent avec la diversité des formes et des couleurs qu’offrent les superpositions. C’est alors que, pour se faire, contrairement à mes acolytes pour lesquels ces superpositions lacérées, qui sont à la base de leur choix, préexistent, j’interviens» (Cat., p. 116).

L’exposition a le mérite de montrer à la fois ce qui fait de François Dufrêne un membre à part entière du Nouveau Réalisme, mais aussi ce qui le différencie de ses acolytes. L’artiste a trouvé ici sa singularité. Les dessous d’affiches restent chez les Nouveaux Réalistes une pratique peu connue. Elle est cependant la plus «Dufrêne», et en partie ce qu’il y a de plus nouveau chez les Nouveaux.

Liste des œuvres (non exhaustive)
— François Dufrêne, Les lendemains qui chantent, 1965. Dessous d’affiches marouflés sur toile. 116 x 73 cm.
— François Dufrêne, Je ne suis pas un calligraphe moi ! ni calli, ni caco, 1964. Dessous d’affiches marouflés sur toile. 146 x 97 cm.
— François Dufrêne, Les fabricants de bougies, 1975. Dessous d’affiches marouflés sur toile. 97 x 130 cm.
— François Dufrêne, Canevas, canevas pas, 1977. Dessous d’affiches marouflés sur toile. 144 x 146 cm.
— François Dufrêne, Retour de chasse, 1976. Dessous d’affiches marouflés sur toile. 146 x 144 cm.
— François Dufrêne, Théodorakis II penche, à droite, vers la gauche, 1973. Dessous d’affiches marouflés sur toile. 114 x 146 cm.
— François Dufrêne, La Côte d’Emeraude, 1958. Dessous d’affiches marouflés sur toile. 50 x 118 cm.
— François Dufrêne, Ma palissade, 1958. Affiches lacérées sur palissade. 201,7 x 87 x 1,8 cm.
— François Dufrêne, Les Baigneuses, 1961. Dessous d’affiches marouflés sur toile. 195 x 130 cm.
— François Dufrêne, Grand Vert de Nantes, 1981. Dessous d’affiches marouflés sur toile. 162 x 130 cm.
37 œuvres intitulées:
— François Dufrêne, Sans titre (CP), 1964. Dessous d’affiches. 10,5 x 14,5 cm.
20 œuvres sonores

Publications :
— Aude Bodet, A propos des dessous, Catalogue d’exposition édité par la Galerie G.-Ph. & N. Vallois, Paris, 2010
— François Dufrêne, Archi-Made, École nationale supérieure des Beaux-Arts, Paris, 2005
— François Dufrêne OUESTampage, Musée des Beaux-Arts de Brest, Brest, 2005
— François Dufrêne, Cahiers de l’Abbaye de Sainte-Croix, Sainte-Croix, 1988