DESIGN

Soirée partagée

PSiyoub Abdellah
@28 Fév 2011

Le festival Artdanthé associe Lia Rodrigues et Auréline Roy pour une soirée de combat. Empruntant des formes quasiment opposées – solo et spectacle pour 11 danseurs, musique et silence, tension et jaillissement – les deux pièces mènent une bataille du corps: arme, territoire et trésor de guerre. 

Après sa performance Le Temps pointé, choisie pour la soirée d’ouverture du festival, Auréline Roy présente Contraintes et Pressions. Plasticienne formée à la danse classique, la jeune femme interroge, à travers des pièces d’une cohérence remarquable, le rapport du corps à la contrainte. Dans l’univers qu’elle met en place, ce dernier semble résistant à toute épreuve. Il devient à la fois objet et sujet de son travail.

Celle qui a défié la mort, à la suite d’une grave opération du coeur, se frotte au monde en toute simplicité, à travers les sensations, les instincts, les réactions corporelles. Le solo – que certains ont voulu réduire à du bondage esthétisant et un peu superficiel – questionne hors narration le rapport existant entre engagement militaire et travail régulier du danseur classique. Les objets du rituel sont présents, fétiches lisibles : un filet à piège et des chaussons de pointes. Placée dans cet environnement symbolique, la danseuse est manipulée parfois par l’invisible, parfois de ses mains propres.

Toujours, elle demeure en résistance. Tendue et fortement présente, Auréline Roy n’apparaît jamais dans l’abandon masochiste. Elle construit un dispositif coercitif et interroge alors, fil rouge de son travail, la contrainte comme origine du mouvement. Dans une tenue sportive, torse nu, short, genouillères et pointes-prothèses, elle lutte, chute et se relève, encore et encore. Dans Contraintes et Pressions, le corps-de-l’artiste nous est livré sans ambages, enveloppé dans la bande électronique de Christelle Duhaut. Ce lien du combat à la musique est presque toujours une réussite, la composition sonore capable d’accompagner et de soutenir le ressassement, la répétition qui rythment la pièce jusqu’au halètement final. La danseuse rend les armes et frappe le sol de la main. Une bataille menée, une guerre à suivre.

De son côté, Lia Rodrigues propose Pororoca. Cette ancienne danseuse de la compagnie Maguy Marin travaille au cœur d’une favela de Rio de Janeiro, dans la seule compagnie salariée du pays. Immanquablement présentée comme une militante engagée dont le corps porte le combat, elle se situe à la croisée de la performance, des arts plastiques et de la danse. Dans la langue des indigènes brésiliens tupi, Pororoca signifie « rugissement » et désigne le mascaret, le choc entre les eaux d’un fleuve et de l’océan. Un titre qui réunit violence et fragilité sur quatre syllabes. La confrontation des courants contraires peut provoquer des modification durable du paysage, pourtant ce processus émerge d’un équilibre naturel toujours délicat. Sur scène, une communauté d’hommes et de femmes incarne ce bouillonnement.

La nature est au cœur des relations qui unissent les danseurs, vibrants, brillants, drôles. Le sexe et le jeu, la danse et le carnaval remuent une entité mouvante dont l’inventivité des dissociations entre le haut et le bas du corps nous enthousiasme. La joie est proche d’une transe hystérique et les conflits sont apaisés par des actes masturbatoires. Frénétiques, les membres de cette communauté d’évidence sont soudés par accouplement. Celui qui s’isole semble brusquement attristé et il est toujours réintégré. Le mouvement crée et défait des compositions plastiques réjouissantes. La nature apparaît luxuriante et un peu répugnante, là où s’entrechoquent les courants, il y a des fluides qui débordent : sueur, sperme et autres secrétions sans nom.

Devant cette fresque de la vie même, le souvenir d’un autre fleuve affleure. L’ Orénoque dont les berges décrites par Blaise Cendrars recèlent « milliards d’éphémère, d’infusoires, de bacilles, d’algues, de levures, regards, ferments du cerveau ». La nature y est monstrueuse et grouillante. Emplie de « compénétrations », de « tumescence », de « boursouflure ». Cela correspond bien aux chimères, aux étranges attelages que forment les corps en scène. Parfois, pourtant, l’ennui guette au milieu du jaillissement. Un certain goût de déjà-vu, un certain conformisme de la danse française actuelle. Mais l’énergie de ce principe vital mis en scène nous rattrape, la folie régénère. Lorsque les danseurs quittent la salle, on s’aperçoit que la beauté de la pièce réside dans cette drôle d’étude de l’écosystème humain et l’absence de réponse. A contre-courant visiblement, mais de quoi ? L’important se trouve ailleurs, dans l’affirmation d’un être-là qui traverse une œuvre manifeste contre la désincarnation et l’effacement.

― Dansé et créé en étroite collaboration avec : Amália Lima, Allyson Amaral, Ana Paula Kamozaki, Leonardo Nunes, Clarissa Rego, Carolina Campos, Thais Galliac ,Volmir Cordeiro Priscilla Maia, Calixto Neto, Lidia Laranjeira
― Avec la participation à la création de : Jamil Cardoso, Gabriele Nascimento, Jeane de Lima, Luana Bezerra, Gustavo Barros
― Assistante chorégraphe : Jamil Cardoso
― Dramaturge : Silvia Soter
― Costumes : Joao Saldanha et Marcello Braga
― Dialogues artistiques : Dani Lima, João Saldanha
― Professeurs : João Saldanha, Dani Lima, Claudia Damasio, Marcela Levi, Cristina Moura, Paula Nestorov Paula Águas, Paulo Marques
― Création lumières : Nicolas Boudier