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Shit

12 Sep - 16 Oct 2008
Vernissage le 12 Sep 2008

A travers ses "Shit", Andres Serrano prolonge sa réflexion sur les "restes" et nous pousse (tout en repoussant) à faire face à ce qui reste de nous et ne nous reste pas, et dont nous effaçons rapidement la pensée.

Communiqué de presse
Andres Serrano
Shit

Vous avez tressailli ? Vous avez eu un mouvement de recul ?
Vous vous êtes dit: « Je n’ai pas envie » ?
Attendez ! Ne partez pas.
Il y a là quelque chose.
Si vous avez eu envie de partir, ce n’est pas rien n’est-ce pas ? une envie de-ne-pas, c’est encore une envie, un mouvement, de la vie, qui se protège, qui repousse, qui re-pousse.

Moi aussi j’ai tressailli. J’ai été sur le point de partir. Je suis restée.
Ce qui m’a retenue ? D’une part la force du coup. Ou le coup de force. Mais de quel coup, et de quelle force, s’agit-il ?

D’autre part, et j’y reviendrai, c’est cette question du « Reste », si souvent abordée, et si puissamment, en littérature et en philosophie, c’est ce « Reste », autour duquel tournent tant de pensées magnifiques, appelées par les mystères de la « Chose–frontière », ce laissé ou cette laissée, qui touche à la limite, la mienne, la sienne, la vôtre, fait trembler ce thème de « la limite » rend, sous le choc de son surgissement, incertain notre rapport à nous-même, et nous oblige à interroger le « Où » du commencement et de la fin, de l’être et du non-être. De la vie et de la mort. Le « Reste » résiste, par définition, à toute définition. À toute reconnaissance assurée.

Que l’on jette un premier coup d’oeil sur ces images de « Choses » immédiatement « unheimlich ». Qu’est-ce que c’est que ça ? Sauf le nom donné, on ne saurait pas dire, on serait inquiété, troublé.

Qui reste, ce qui reste, contrevient aux lois secrètes du temps et du lieu. C’est fini. Ça continue. Ça « subsiste », hors corps, sans domicile. Ce qui reste s’attarde, subsiste, au-delà du temps alloué à travers le temps, malgré l’écoulement du temps. Les restes, restants, restés, resteurs, tiennent, après tout, dérangent ce que l’on croit pouvoir imaginer comme une limite, une frontière, une fin.

Le reste n’est ni n’est pas, le reste excède le régime ontologique, le reste se présente et se dérobe à la question « Qu’est-ce que ? » Le reste est un « qu’est-ce-que-c’est-que-ça-là ? » qui reste sans réponse.

Dans l’immense polysémie du reste, de ce qui tombe hors de ce dont il est le reste, parmi tous les sens qui restent plus ou moins collés au reste « en tant que tel » l’artiste, dont toute l’oeuvre est d’ailleurs fascinée par les restes, aura été conduit inéluctablement vers le « Reste » qui résiste le plus à une sublimation.

Pour sa part, Jacques Derrida dont tant de textes restent comme des monuments au « Reste », littérairement, philosophiquement, aura, un jour, choisi d’en discerner quatre plus un. le reste en tant que tel, le reste avec toute sa polysémie, avec au moins les quatre sens qu’on peut y discerner et que j’essaie de formaliser (le reste comme ce qui reste et demeure, la substance subsistante, les restes de nourriture, à savoir les reliefs, les restes de la dépouille mortelle, le reste comme résidu d’une soustraction, et j’y ajouterai tout à l’heure le reste de ce qui reste toujours à payer, dont il reste toujours à s’acquitter dans une dette insolvable parce
qu’elle est originaire et devant laquelle nous sommes toujours et à jamais en dette, devant nous acquitter, devant payer le créancier, le donateur qui vient avant nous et devant nous).

Sous le nom de « Shit », Andres Serrano, nous pousse à faire face à ce quoi de nous, qui est reste de nous et ne nous reste pas, que nous effaçons distraitement, par automatisme de notre pensée, que, nous évacuons tous les jours. Andres Serrano se fait gardien du Répudié. « Shit » ne fait pas de chichis. C’est sans détour. Ce n’est pas politically correct. C’est politically direct. C’est ce qu’il pouvait faire de plus. Attirer pour repousser ou repousser pour attirer.

Faire attention à ce qui n’intéresse personne. Réinvestir le chié, et sans fioritures, sans le détenir dans le registre éroticocomique d’un Rabelais ou d’un Shakespeare.

Il nous présente le « Shit nature ». On le sait, le thème des « chiottes » traverse toute la littérature, commande la Bible depuis le « Lévitique », et ordonne rites et mythes de l’hygiène.

Extrait issu de Hélène Cixous, « Pas de cadeau, Serrano fècétieux », Paris, Ed. Yvon Lambert, 2008.