PHOTO | CRITIQUE

Shit

PIsabelle Soubaigné
@01 Oct 2008

Sous le titre évocateur Shit (La merde), Andres Serrano présente un nouvel ensemble de 52 grands clichés quelque peu provocateurs. Mais l’indéniable qualité esthétique soutient un thème récurrent, celui de la limite.

Andres Serrano est considéré comme l’un des artistes les plus sulfureux des États-Unis. Si certaines de ses oeuvres ont fait scandale, Piss Christ ou History of Sex, ses nombreuses séries Nomads, America ou The Morgue n’ont pas laissé indifférents non plus.
Sa nouvelle exposition à la Galerie Yvon Lambert présente, sous le titre non moins évocateur, Shit, un nouvel ensemble de clichés quelque peu provocateur. Mais sous des aspects esthétiques indéniables, il aborde une fois encore un thème récurrent, qui lui est cher, celui de la limite.

Les productions d’Andres Serrano traitent essentiellement de problèmes sociaux, de sexe et de religion. Il aborde ainsi des sujets délicats, tabous. Il parle de ce que l’on n’évoque jamais ou bien à mots couverts. C’est en 1991 qu’il commence son travail sur le corps, les mains et les visages et c’est aujourd’hui qu’il dépasse cet aspect formel pour nous pousser une fois encore dans nos retranchements.

Shit constitue pourtant ce que l’on pourrait qualifier d’un nouveau genre de portraits. Repoussantes lorsqu’on en connaît l’origine, ces images d’excréments sont pourtant de toute beauté. Les couleurs chatoyantes des fonds et les reflets lumineux qui s’accrochent à la matière nous poussent à les examiner comme des sculptures.
Pour lui, «l’art réside moins dans le processus que dans le résultat dont la beauté plastique métamorphose le sujet le plus humble ou le plus répugnant, et lui donne accès à nos regard». Car c’est bien de cela dont il s’agit.

Le champ lexical du reste se déploie sous nos yeux. Ces mises en scène rappellent aussi avec humour que l’art aujourd’hui n’est plus affaire de sujets nobles. La plastique des formes n’a que faire des préjugés et des a priori. Tout peut être support à tenir un discours critique et à mener une réflexion sur sa propre existence.
Face à ces images, le spectateur peut être choqué, interloqué voire même gêné par l’ambivalence de ses sentiments. A la fois attiré par l’esthétique de la composition et le choix des objets, il est très vite rappelé à leur signification intrinsèque.

Une autre question se pose alors. Peut-on ou non se détacher du sujet pour n’apprécier que la plastique des choses ? L’art abstrait nous permet cette dichotomie. Mais qu’en est-il lorsqu’il s’agit d’éléments identifiables portant des titres sans quiproquo ? A la limite du lisible, du visible, de l’acceptable, notre seuil de tolérance est mis à mal. Nous nous contemplons dans un miroir sans complaisance.

Daniel Arrasse appuie cette idée dans Andres Serrano. The Morgue : «Si provocation il y a chez Serrano, c’est qu’il exige de nous que nous regardions, droit dans les yeux, ce qu’on a aujourd’hui tendance, de plus en plus, à écarter, à ne pas vouloir savoir, à ne pas envisager”.
Le reste envisagé en tant que tel par Jacques Derrida comme ce qui demeure, comme restes de nourriture, comme dépouille mortelle ou bien encore comme résidu d’une soustraction, nous renvoie à notre propre condition humaine.

Mais Andres Serrano nous interpelle et nous questionne aussi avec violence sur notre rapport à l’autre. Ces étrons deviennent des symboles, tout comme les exclus et les parias de la société qu’il a immortalisés dans ses précédentes séries. Une fois encore il nous confronte à ce qui est en marge, à ce que nous préférons ignorer. La manière de nous l’exposer nous pousse à nous y intéresser.

Isolées de leurs environnements, les formes nettes se détachent sur des fonds colorés, vaporeux et flous. Les cadres en bois noirs et le format confèrent à l’ensemble une majesté digne de portraits classiques d’une autre époque. Enfin,  le contexte, la galerie Yvon Lambert, apporte un statut et une reconnaissance différente à ce qui n’aurait pas été considéré dans un autre milieu que celui de l’art.

L’artiste réussit une fois de plus à nous mettre face à une réalité que nous refusons parfois de regarder. Sous des apparences esthétisantes, composées sans fausse note, Andres Serrano semble tenir toujours le même discours qui dérange: «Regardez-vous, regardez-nous et regardez l’autre. N’oubliez jamais que nous sommes tous identiques. Nous sommes l’addition perpétuelle de restes qu’on ne peut pas sans cesse faire disparaître sans conséquence».

Andres Serrano
Shit, 2007/2008. Série de 52 photogaphies. Dimensions variables.