ÉDITOS

Selfie et autoportrait, d’un monde à un autre

PAndré Rouillé
@20 Juin 2014

Quoi, en apparence, de plus semblable aux «selfies», exécutés à l’aide de smartphones, que les traditionnels autoportraits auxquels se sont amplement adonnés les photographes après les peintres? Selon l’Oxford English Dictionary, qui a élevé le terme «selfie» au rang de «mot de l’année 2013», il s’agit d’«une photographie qu’une personne a prise d’elle-même, généralement au moyen d’un smartphone ou d’une webcam et téléchargée sur un média social».

Quoi, en apparence, de plus semblable aux «selfies», exécutés à l’aide de smartphones, que les traditionnels autoportraits auxquels se sont amplement adonnés les photographes après les peintres? Selon l’Oxford English Dictionary, qui a élevé le terme «selfie» au rang de «mot de l’année 2013», il s’agit d’«une photographie qu’une personne a prise d’elle-même, généralement au moyen d’un smartphone ou d’une webcam et téléchargée sur un média social». Et cela grâce à deux fonctionnalités des smartphones : la connexion à internet et l’existence d’une caméra frontale qui permet de se voir et se photographier soi-même regardant l’écran.

Les similitudes sont évidentes: le selfie et l’autoportrait sont l’un et l’autre des représentations de soi par soi. Pourtant l’autoportrait, ancré dans la tradition argentique, s’oppose au selfie qui, lui, est apparu avec le numérique. Les selfies qui sont destinés à être «téléchargés sur un média social» planétaire et instantané, se distinguent encore des autoportraits de la photo-argentique qui, eux, ressortissent à l’ordre matériel de la chimie et du papier, qui reposent dans des archives privées telles que les albums, ou qui circulent dans les circuits lents et courts de la librairie, des galeries et musées. Tandis que les autoportraits sont arrimés à l’ici de leur production, ou très modestement nomades, les selfies sont au contraire aspirés vers l’ailleurs: aussitôt pris, aussitôt diffusés.
En somme, l’autoportrait est fait par soi et pour soi, ou presque, tandis que le selfie est destiné à un autre et à tous ces autres qui composent la communauté plus ou moins étendue des «amis» réels ou virtuels des réseaux sociaux. Les matériaux, les surfaces d’inscription (le papier, l’écran), les vitesses et les audiences, ainsi que les protocoles de dialogues et d’échanges sont autant de points de différences par lesquels s’opposent en nature les autoportraits et les selfies, et se distinguent d’autant leurs esthétiques respectives.

L’autoportrait s’inscrit dans un dialogue de soi à soi qu’institue le photographe en quête d’une autre face de lui que l’image vise à atteindre et à exprimer. En tant qu’image de soi, par soi et pour soi (ou presque), l’autoportrait est circonscrit dans l’étroit périmètre d’une solitude ou d’une communauté restreinte. C’est une image à usage privé et intime. Une image dont le destin est l’archive éventuellement entre ouverte sur les circuits lents de l’édition et des expositions.
Cette expression refermée sur un soi, à circulation restreinte et lente, sans véritablement d’ailleurs ni d’autre, passe par des mises en scène de soi parfois très élaborées, avec décors, poses et audaces esthétiques nourries de solides références artistiques. L’autoportrait se situe ainsi hors de l’état présent du monde, dans un monde fictif construit par le modèle-opérateur-destinataire sans plus d’intention que de révéler ou de découvrir quelque chose de lui. De se connaître esthétiquement lui-même, ou de s’inventer un autre de lui-même.

Il en va tout différemment du selfie, de ses usages et de son esthétique. Alors que l’esthétique de l’autoportrait est en quelque sorte réflexive, immanente, agrégée au sujet et référée à une tradition, celle du selfie est totalement dialogique et transcendante. L’une est arrimée à l’ici du modèle-opérateur-destinataire; l’autre est aspirée et véritablement dynamisée par la présence virtuelle et réellement active des destinataires-«amis» possiblement nombreux, à la fois éloignés dans l’espace et présents synchroniquement.
Contrairement à l’autoportrait qui s’élabore à l’écart du monde dans l’espace fictif d’une mise en scène, le selfie se pratique dans le monde, dans le cours et le flux du monde à l’ère du numérique. Au pesant protocole de la photo-argentique qui exige un long détour par le laboratoire, et à l’immobilité congénitale de l’image sur papier, la photo-numérique mobile alliée aux réseaux sociaux oppose des images immédiatement et simultanément disponibles sur le lieu de leur production et en tous les points connectés de la planète.
Et c’est précisément à tous les «amis» de réseau qui sont ailleurs — hors-là mais virtuellement présents — que s’adressent les selfies réalisés pour être partagés et établir des échanges. Cette haute puissance dialogique soumet les selfies à l’action de forces centrifuges qui font exploser les pratiques et les esthétiques photographiques traditionnelles.

Les clichés numériques, la mobilité des smartphones et la capacité de diffusion vertigineuse des réseaux ont constitué un alliage inédit sur lequel a vite prospéré la pratique du selfie: une image de soi totalement nouvelle traversée par la vitesse, l’immédiateté, le partage, la diffusion instantanée. Une image toujours faite à toute vitesse, inscrite dans les impromptus de la vie et de l’action, et captée au moyen de ce dispositif banal constitué d’un smartphone tenu à bout de bras, plus ou moins stable, ne permettant que des cadrages approximatifs, pointé sur le visage mais trop proche de lui pour ne pas le déformer.

Ce dispositif paradoxal qui associe la technologie la plus sophistiquée à un mode opératoire assez grossier met à mal les règles les plus élémentaires de l’esthétique classique que la photo-argentique documentaire, en l’occurrence le portrait, ont peu ou prou scrupuleusement appliquées. Désormais, la composition géométrique et les lois de la perspective qui charpentaient les œuvres, la netteté et l’équilibre des proportions qui concouraient à la ressemblance, sont mangées par l’action déstructurante de la vitesse ? En vérité, les jeux savants de la géométrie et des proportions, la netteté, la ressemblance, et même la représentation, ne sont plus vraiment nécessaires pour des images-écrans qui ne sont pas faites pour être regardées mais pour faire signe. Pour communiquer.
Peu importe que je sois déformé par la trop grande proximité de l’appareil, que mon bras s’inscrive dans l’image, que le décor soit médiocre, que la lumière défigure, car le cliché n’est guère qu’un signe fugace, une trace fugitive, pour affirmer à d’autres — mes «amis» réels et virtuels — ma présence-là au moment présent, et pour engager avec eux des conversations qui se poursuivront peut-être de différentes manières (textes, sons, images et vidéos) sur les réseaux.

Le selfie dynamise et chamboule les éléments, les propriétés et les notions canoniques de la photo-argentique, ainsi que l’espace illusionniste qui a été le sien. D’abord en faisant (souvent) apparaître l’appareil, ou en suggérant sa présence; également en superposant dans les figures de l’opérateur, du sujet voyant et de l’objet vu que la conception euclidienne de l’espace illusionniste a toujours soigneusement distingués et ordonnés. Plus fondamentalement enfin, les photographes sont invisibles sur leurs clichés parce qu’ils sont situés derrière leur appareil et face au monde qu’ils scrutent au travers de leur viseur, alors que les réalisateurs de selfies sont, eux, bien visibles, situés dans le monde et devant leur appareil.
Le dispositif séculaire de la fenêtre ouverte sur le monde est aboli, le cadre-viseur de l’appareil photo a fait place à l’écran du smartphone. On est passé d’un espace illusionniste à un espace d’énonciation. D’un monde à un autre.

André Rouillé.

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