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Scratches

Julie Aminthe. L’exposition à la Maison européenne de la photographie donne à voir 25 images photographiques de ce que vous appelez des Scratches; sortes de tags inscrits sur les vitres des transports publics berlinois. Vous présentez ces images sous la forme d’une installation murale, et les murs de la salle d’exposition sont recouverts de peintures de différentes couleurs. A quoi fait référence votre accrochage?
Dominique Auerbacher. J’ai peint respectivement les 7 murs de cette salle d’exposition d’une couleur omniprésente dans les rues de Berlin: le jaune des tramways, le rouge des trains et du métro aérien, le bleu de la signalétique, le vert et l’orange du mobilier urbain. À Berlin, ces couleurs vives rythment un tissu urbain déstructuré – interrompu par des friches industrielles et des espaces en construction, traversé par des voies de tramway envahies par la végétation.
Je présente sur ces murs peints 25 Scratches, issues d’un corpus d’une centaine d’images.
Les tirages réalisés par mes soins sont des impressions numériques jet d’encres, de même format paysage 86 cm x 115 cm, présentées sous un plexiglas, dans un encadrement caisse américaine avec une baguette blanche de 4,5 cm de profondeur. Le format est semblable à celui d’une fenêtre d’un tramway berlinois.
Pour donner une dynamique aux murs, j’ai fait un accrochage sur 3 hauteurs: tour à tour celle du regard d’un passager assis, d’un passager debout et d’un passant. Je propose ainsi une vision un peu déstabilisante, comme lorsqu’on circule dans la ville, l’attention toujours en alerte, le regard stimulé de tous côtés par des quantités d’images.
D’un mur à l’autre, les plexiglas reflètent sur les Scratches d’autres Scratches, les couleurs des murs, des fragments d’accrochage, les ombres des visiteurs.

«Scratches» est un terme que vous avez inventé?
Dominique Auerbacher. À l’origine, «scratch» est un terme de la culture Hip Hop consacré par les DJs, et non par les taggeurs, au procédé qui consiste à manipuler avec des gestes rapides et précis la vitesse de lecture d’un vinyle.
Les berlinois appellent «Kratzer» (griffures en français) les inscriptions gravées dans les vitres des transports en commun. J’ai choisi Scratches, un nom qui au pluriel résonne comme l’onomatopée des griffures dans les vitres des pointes dures et des matériaux abrasifs. Scratches a été adopté très rapidement. Désormais, ce nom est de plus en plus souvent employé comme s’il était un terme usuel qui existait depuis toujours.

Dans quel contexte précis avez-vous découvert ces tags, et pourquoi avez-vous ressenti la nécessité de les photographier, et d’en faire des tableaux photographiques?
Dominique Auerbacher. À Berlin, au printemps 2009, j’ai été instantanément saisie par la beauté des accumulations d’acronymes, de signes et de gestes gravés dans les vitres des trams, c’était beau comme de l’Action-Painting avec en toile de fond la ville en mouvement. La communauté invisible des taggeurs transforme les surfaces vitrées en de véritables oeuvres collectives éphémères. Tout le long des trajets, dans les vitres, se superposent et se mêlent Scratches, couleurs, publicité, morceaux de ville, silhouettes et reflets de passagers et passants.
Les Scratches captent, diffractent les rayons du soleil, les éclairages de la nuit, les transparences. Les opacités de leurs griffures révèlent et effacent les reliefs et les couleurs de la ville, bouleversent les perspectives et les distances. Ces assemblages aléatoires se construisent et se déconstruisent à chaque instant dans les rythmes de la lumière et la vitesse de la ville.
Il y aussi ces moments d’étrangeté, d’entre-deux, lorsque dans une vitre, mon reflet me surprend, un regard croise mon regard, le slogan ou l’injonction publicitaire «Kunst Ist Waffe» (L’art est une arme) défile derrière une strate de Scratches, un «Don’t be a maybe» (Ne sois pas un peut-être) traverse mon reflet.
Attirée et obnubilée par telle ou telle accumulation d’inscriptions, je me déplace constamment dans les trams, à l’extérieur et à l’intérieur, d’une fenêtre à l’autre, je me faufile entre les voyageurs, me colle devant une fenêtre. S’engage alors une sorte de chorégraphie, entre mes mouvements et ceux des autres voyageurs qui réagissent parfois à ma présence en m’interpellant par exemple d’un: «ce n’est pas vous qui avez fait cela, pourquoi vous le photographiez?!».
Je compose des tableaux de Scratches dans l’écran LCD de mon appareil photo. Je pense visuellement en termes de dynamique, tension, rythme, intervalles. Pour saisir la justesse de l’instant, j’attends que les éléments des diverses strates vibrent les uns par rapport aux autres.

D’où vous vient cet attrait esthétique pour la culture urbaine underground?
Dominique Auerbacher. En l’occurrence, ce qui m’intéresse c’est la culture urbaine des anonymes, notamment de ces inconnus qui gravent leurs signatures et acronymes dans les surfaces vitrées des transports publics et qui les diffusent ainsi jour et nuit, dans tout le territoire urbain. La vitalité agressive de leurs inscriptions dans la transparence des vitres est une sorte de transposition esthétique du télescopage des flux d’informations dans la dynamique de la ville.
Chaque accumulation de gestes et de signes est une oeuvre collective en train de se faire. Sa structure protéiforme est éphémère et se transforme au fur et à mesure des ajouts de nouvelles inscriptions, des échanges de réponses et de messages entre taggeurs, un peu comme sur un forum Internet.
C’est, me semble t-il, logique, que les taggeurs, chasseurs de surfaces, se soient mis tout à coup à graver dans les fenêtres des transports publics. Leur surface vitrée est semblable aux écrans de leurs ordinateurs, ces fenêtres sur le monde, leur monde, celui des interfaces qui requiert, comme les Scratches, la réactivité de gestes rapides et précis, une visualité au bout des doigts.

Peut-on encore voir des «Scratches» sur les vitres des tramways berlinois?
Dominique Auerbacher. La BVG, la compagnie berlinoise des transports en commun, a mené dès 2008, une campagne anti-tags contre les Scratches, ceux-ci étant considérés et sanctionnés comme des actes subversifs, du vandalisme.
Dans un premier temps, les vitres ont été protégées par un film adhésif transparent qui était renouvelé une fois taggé. De l’avis de certains passagers, les Scratches transforment la perception de leur itinéraire quotidien, révèlent la ville sous des aspects inattendus. Les Scratches sont, pour ainsi dire, des obstacles à la routine.
Depuis environ un an, les surfaces vitrées sont recouvertes d’un film adhésif plus épais fortement teinté vert ou imprimé du motif du pictogramme blanc de la porte de Brandebourg. Derrière ces vitres fumées, quadrillées, aquarium ou cage, l’espace s’assombrit, se rétrécit, pas de jeux de lumière et de transparence, on est coupé de la ville au-dehors. Aujourd’hui, les Scratches ont presque entièrement disparu du paysage berlinois.

Bien que vous produisiez des œuvres vidéographiques, sonores et textuelles, votre médium de prédilection reste la photographie. Pourquoi?
Dominique Auerbacher. Je ne me focalise pas sur un médium. J’aime ce qui est protéiforme. Le choix du médium ou des médiums s’impose à moi en fonction de mon projet. Dans mes installations murales, j’utilise divers médiums et combine entre autres des éléments photographiques, picturaux, textuels etc. Dans mes tableaux photographiques Scratches, la matière même de la composition picturale est l’entrelacement texte/image/couleur.
Le médium photographique c’est aussi, de nos jours, la propagation et l’usage de ces masses de photos privées sur Internet, photoblogs, sites grand public d’hébergement et de partage d’images, Facebook, plateformes mobiles, Instagram etc. Toutes ces photos de même importance, «sans qualités», qui sont en permanence disponibles.
Ce phénomène Internet, comme l’analyse le spécialiste américain des réseaux sociaux, Nathan Jurgenson, nous incite à regarder «notre présent comme un futur passé», à avoir «la nostalgie du présent». Quant à moi, je photographie pour faire des images qui me surprennent.

Lien
— Voir l’exposition «Scratches» de Dominique Auerbacher, du 4 avril au 17 juin 2012 à la Maison européenne de la photographie (Paris 4e).
— Lire l’édito d’André Rouillé: «Scratches, ou la clameur des sans voix».