DANSE

Schritte verfolgen II

PNicolas Villodre
@22 Oct 2008

« Pas question de faire du mouvement pur ou des jeux de formes ! La vie est trop courte pour cela. Pour moi, l’émotion existe en premier, le mouvement suit. » Susanne Linke

Schritte verfolgen II de Susanne Linke n’est pas une création. Loin de là. Pas même une recréation, la pièce ayant été « reconstruite » l’année dernière non pas à Marienbad mais à Berlin. L’œuvre date de 1985, mais ne semble pas dater pour autant. Il faut dire qu’à l’époque déjà, la chorégraphe était à contre-courant de la danse en vogue, des petites choses élégantes à la française, des gros spectacles cabaretiers rétro bauschiens, de la danse non figurative cunninghamienne, du théâtre gestuel et des perfs belges, etc.

Conçue en collaboration avec le plasticien-chorégraphe Va Wölfl, Schritte verfolgen (en français : « Suivre les pas »), est une pièce  minimaliste et, assez paradoxalement, curieusement même, expressionniste. Quand on écrit « expressionniste », on ne veut pas simplement dire qu’on a affaire à de la « danse d’expression » (Ausdruckstanz), au sens où l’entendait Mary Wigman, chez qui Linke a fait ses classes — un très beau portrait filmé réalisé par Urs Dietrich la montrait d’ailleurs dans un cours collectif donné par la pionnière de la danse moderne allemande à la fin des années soixante. La thématique morbide a aussi un rapport direct avec le mouvement expressionniste.

Susanne Linke aurait dit quelque part : « Pas question de faire du mouvement pur ou des jeux de formes ! La vie est trop courte pour cela. Pour moi, l’émotion existe en premier, le mouvement suit. » Ce en quoi elle reste fidèle aux principes wigmaniens. La pièce se veut une introspection, une série de flashes-back, à l’approche de la mort — bellement symbolisée par la chorégraphe vêtue d’une lourde robe pourpre, portant une faux, avançant à pas comptés de cour à jardin —, un récapitulatif des étapes de la vie (enfance, jeunesse, âge mur, vieillesse) que la sagesse populaire ou les philosophes distinguent depuis les Romains, ici incarnées par quatre danseuses femmes, dont la chorégraphe : Armelle H. van Eecloo, Mareike Franz, Elisabetta Rosso, Susanne Linke.

Le résultat est probant, comme toujours avec Linke. La pièce est pleine de trouvailles gestuelles, d’effets lumineux, sonores et scénographiques d’une rare efficace. Mais pas seulement. Ce qui compte dans cette expérience, c’est précisément ce travail de transmission d’un rôle, d’un solo, à trois générations de danseuses, deux d’entre elles apparemment formées au contemporain, la plus jeune aux réflexes classiques. Schritte verfolgen II, qui n’était au départ qu’un solo (cette variation de la chorégraphe en costume masculin gris conclut d’ailleurs le spectacle), est devenu un exercice de style pédagogique et une œuvre chorale, comme, là encore, nombre de pièces de Mary Wigman.

La danse libre d’Isadora, Fuller, Graham, Wigman, à de Keersmaeker, est souvent affaire de genre, lent apprentissage monastique ou, plutôt, nonastique. L’enfance de l’art se situe dans l’univers virginal de HP, celui dans lequel baignaient déjà Les Algues de Janine Charrat, celui des hystériques pseudo-épileptiques de Charcot ou de Caligari, qui a pu être un modèle de jeu pour l’acteur du théâtre expressionniste — en un sens, quelqu’un comme Artaud faisait partie de cette troupe.

Avec trois fois rien — deux tables même pas vertes, une nappe blanche, quelques airs d’opéra, qui vont du baroque au romantisme wagnérien, un collage bruitiste de Dieter Behne, des fumigènes, de la fausse neige en vrai plumage d’oie, des éclairages d’Hartmut Litzinger inspirés de ceux de Johan Delaere, des camisoles en coton, des bottines de sept lieues en maille de laine — Linke produit des formes et des gestes à la fois élémentaires et subtils, parfois en écho lors de faux pas de deux, de motifs répétés. Le passé est tiré par un câble électrique au bout duquel est accroché une grosse lampe ayant perdu de son lustre cristallin.

Il nous était arrivé, dans les années 80, au moment donc de la création de la pièce, de déjeuner paisiblement dans une auberge en pleine forêt noire et d’être brutalement secoué par le vacarme d’un avion à réaction américain (l’Allemagne était à l’époque occupée à son tour par les Alliés). C’est sur cette trouvaille sonore fulgurante que se clôt Schritte verfolgen II.

Horaire : 20h30. Relâche le mercredi.

— Conception : Susanne Linke
— Interprétation : Armelle H. van Eecloo, Mareike Franz, Susanne Linke, Elisabeta Rosso