PHOTO | CRITIQUE

Ryuta Amae

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Au-delà de l’indéniable aspect documentaire — points de vues descriptifs, netteté générale, lumière uniforme — il devient vite évident que les grandes photographies-tableaux de l’artiste japonais Ryuta Amae ne documentent en rien la réalité…

Ryuta Amae, jeune artiste japonais, qui vit et travaille à Paris, expose six tableaux photographiques. Des tableaux, sans aucun doute, leurs dimensions les imposent comme tels, et les projettent dans la lignée des œuvres de ces artistes qui depuis les années quatre-vingt ont redimensionné la photographie à l’échelle de la peinture. Mais leur qualité photographique, quoique revendiquée par l’artiste, fait, elle, question. L’indubitable apparence indicielle des images, et leur indéniable aspect documentaire, corroborent à première vue cette prétention: les points de vues sont descriptifs, sans afféterie ni effet, une même netteté parcourt toute la profondeur de champ, et une lumière uniforme baigne les paysages dans le plus pur style documentaire standardisé par l’école de Düsseldorf.

Pour autant, il devient vite évident que ce que documentent ces images n’est en rien la réalité. Un gratte-ciel inachevé, que l’on pressent inachevable, surdimensionné au-dessus d’une mégalopole sans limite, évoque une tour de Babel de science-fiction; l’Eden, qui lui fait pendant, apparaît comme un refuge salutaire trop conforme aux clichés d’un paradis d’agence de voyage: on y voit la mer, des palmiers, et une vaste demeure ouverte et transparente, hygiéniquement isolée de la terre aride sur une plate-forme bétonnée et lisse. Ces images ne documentent-elles pas plutôt l’imaginaire stéréotypé de l’occident? Peut-être, mais quelque chose cloche, qui provoque un léger malaise, une incertitude flottante: est-ce la terne opalescence des teintes, la blancheur glauque de la mer et du ciel, qui devraient être bleu azur?

Plus accessible sans doute que l’île déserte édénique, la maison individuelle devrait rencontrer un succès tout aussi consensuel (Postmodern). A l’écart de tout voisinage, son style indéfinissable procède du conglomérat éclectique des poncifs de l’architecture occidentale, cimentés par une facture toc digne de Disneyland. Une 4×4 rutilante, des jeux d’enfants tout droit importés d’une aire d’autoroute, et de jolis rochers de jardins miniatures japonais, achèvent l’accomplissement d’un supposé rêve moyen (de la classe de la même catégorie). Mais le malaise vient de là: dans une lumière laiteuse, si éloignée des couleurs saturées du papier glacé des magazines qui modèlent les aspirations consuméristes, s’assemblent des éléments épars du réel bien réel, le nôtre, ici et maintenant, pour engendrer un véritable cauchemar esthétique. Et, comble de la désolation, alors que le pavillon est à peine achevé, le malheur est déjà survenu. Un tank d’une force onusienne stationne devant la maison qui a été mise à sac (Postmodern II).

La réalité imag(in)ée par Amae est inquiétante parce que plausible, tellement presque vraie dans sa ressemblance à la facticité des images. A l’ère du numérique, reconduire la tradition du photomontage pourrait aussi relever du poncif. Mais le photomenteur Amae ne délivre aucun message, il se contente de nous laisser au bord du doute, comme d’une cascade de faux qui s’annulent et se creusent jusqu’au vertige (Hypnotic).

Ryuta Amae
Postcolonial, 2001. Photographie. 180 x 120 cm.
Postmodern, 2000. Photographie. 240 x 165 cm.
Postmodern II, 2001. Photographie. 240×165 cm.
Eden, 2000. Photographie. 240 x 165 cm.
Fiction, 1998. Photographie. 200 x 200 cm.
Hypnotic, 2001. Photographie. 300 x 150 cm.