PHOTO | CRITIQUE

Robert Doisneau. Un photographe au Muséum

PFrançois Salmeron
@18 Sep 2015

En avant-première, nous avons pu découvrir un échantillon de photos inédites de Robert Doisneau prises en 1942-1943 au Muséum national d’histoire naturelle. A l’image de ce que l’on connaît de Doisneau, ce parcours s’annonce donc tendre et pétri d’humour. Le temps y semble également suspendu, loin des tumultes de l’Occupation et de la Seconde guerre.

En 1942-1943, le Muséum national d’histoire naturelle a, par l’intermédiaire de Maximilien Vox, illustrateur, éditeur et critique d’art, charge Robert Doisneau d’explorer ses laboratoires et ses archives. Les photos devaient alors illustrer un ouvrage s’intéressant aux grands lieux de la science française. Le projet éditorial se lance donc, mais ne se réalisera finalement pas. Et les centaines de photos prises par Doisneau sont rangées dans une boîte, et oubliées.

Cette exposition s’annonce alors comme une redécouverte. Elle présente en effet des images vintage qui, pour l’immense majorité, n’ont jamais été montrées ou publiées. Elle est également enrichie d’autres tirages de Doisneau, datant cette fois-ci de 1990, lorsque le photographe retourna une seconde fois au Muséum national d’histoire naturelle, mais pour des prises de vue beaucoup plus brèves qu’en 1942-1943.

Or ces photographies oubliées, ou «endormies», semblent justement nous mener dans un univers où le temps serait comme suspendu. Alors que la France connaît l’une des périodes les plus tendues, les plus violentes et les plus sombres de son histoire, avec la Seconde guerre mondiale et l’Occupation, nous nous trouvons ici face à un monde silencieux, calme, apaisé, celui de la science et de la recherche. On aurait donc affaire à deux temporalités: le temps de la guerre, oppressant et pressé, qui s’ancre dans l’immédiat et l’urgence; et le temps long de la science et du cours du monde, qui s’ancre quant à lui dans un rythme plus lent, plus dilué, ancestral.

Par là, nous ne voudrions pas non plus laisser penser que ces hommes de science s’affairent égoïstement dans leur laboratoire, coupés des soubresauts du monde et de la guerre. Car l’on nous apprend par exemple que certains chercheurs furent emprisonnés à cause de leur sympathie pour les maquisards. Et Robert Doisneau lui-même, grâce à sa formation de graveur et de lithographe, fabriqua de faux papiers pour aider les résistants.

L’exposition, quant à elle, se déclinera par thèmes: les animaux naturalisés, les vertébrés, les herbiers, le zoo, les minéraux, la paléontologie, etc. D’ailleurs, nous nous situons bien entendu dans un univers extrêmement codifié, balisé, où tout est minutieusement classifié. Par là, on voit que la science, et plus particulièrement la science du vivant, ne fait que poursuivre ce qu’avait déjà entrepris Aristote à l’époque de la Grèce classique: classifier le vivant suivant des catégories (voir l’ouvrage Parties des animaux du Stagirite).

Les attitudes, les expressions, les regards et les gestes sont eux aussi extrêmement codifiés. On retrouve souvent les mêmes postures chez les scientifiques et chercheurs photographiés. Ils adoptent le même langage corporel. Les mains sont toujours en action, exécutant une tâche délicate avec un outil (peigne, pince, compas, échantillons, marteau, etc.). Les regards sont concentrés, plissés, graves, surplombant l’objet examiné. Les lunettes et microscopes sont omniprésents. Tout passe par la vue, l’observation.

Dans sa «chasse aux chercheurs», comme il l’appelle lui-même joliment, Robert Doisneau cerne donc les méthodes de classifications et les protocoles à l’œuvre dans les archives et les laboratoires. Il rend compte du systématisme qui y règne, des nombreuses manipulations techniques, de l’empilement des données, de l’accumulation des objets. Mais on reconnaît aussi facilement l’humour qui le caractérise. Il surprend un enfant, littéralement bouche bée. On reconnaît son regard débordant de tendresse: un père de famille caresse le museau d’un dinosaure, avec son petit garçon sur les épaules. Ou bien un jeune couple, assis dans les salles du musée, crayonne sur des cahiers. Et l’on perçoit aussi des scènes surréalistes, désopilantes: un scientifique tenant un gorille par le bras dans un couloir, une panthère désarticulée dans une brouette, un gros plan sur une tête de poisson aux yeux globuleux, une chercheuse portant une momie dans ses bras…

Enfin, Doisneau sait s’amuser de ses modèles ou de son spectateur. Il crée un éclairage volontairement angoissant en photographiant un employé dans la pénombre, ouvrant une caisse, tel un bandit en pleine contrebande dans un film noir. Ou il transforme une visite dans les laboratoires de minéralogie en une séance de spiritisme ou de magie noire, avec le cliché qu’il nomme «Envoûtement des cristaux géants». Car au fond, même un endroit dédié à la recherche et à la science, qui peut paraître parfois austère, décèle en fait énormément de magie et de poésie.

Å’uvres

— Robert Doisneau, Le professeur Paul Budker contemplant des bébés requins, 1943. Photographie NB
— Robert Doisneau, La surprenante légèreté d’une momie péruvienne, 1943. Photographie NB
— Robert Doisneau, Un gorille dans l’ascenseur, 1990. Photographie NB

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