DESIGN | INTERVIEW

Revolt

La galerie Catherine Houard expose le designer hollandais Friso Kramer, né en 1922, qui a joué un rôle de premier plan dans le développement et la popularisation du style national hollandais, des années 1940 à aujourd’hui. Sa Revolt Chair est devenue une icône de l’esthétique moderne néerlandaise.

Le Stedelijk Museum (musée de la ville d’Amsterdam) va bientôt fêter vos 90 ans. Vous êtes l’un des maîtres du Design hollandais. Quelle a été l’étape la plus importante de votre carrière?
Friso Kramer. L’étape la plus importante de ma carrière fut incontestablement la naissance de la Revolt Chair en 1953. Le fabricant De Cirkel était à la recherche d’une chaise qui se distingue des nombreux meubles à structure métallique qui se trouvaient alors sur le marché.
Le patron avait beaucoup de mal avec la concurrence et était prêt à investir une somme importante. Le châssis de la chaise fut finalement produit en tôle. Pour cela un outil spécifique était nécessaire. Il était ainsi très difficile pour la concurrence de reproduire la chaise. Il aurait fallu dépenser une fortune en fabrication et outils pour la réaliser.

Votre père, Pieter Lodewijk Kramer, était un architecte connu. Il a également réalisé des meubles. Quelle a été son influence sur votre travail?

Friso Kramer. Mon père n’a pas eu d’influence sur mon approche du façonnement de l’objet. Il était l’un des trois grands architectes de l’École d’Amsterdam avec De Klerk et Van Der Meyer.
Enfant, je le voyais travailler à sa table de dessin avec un crayon à six pans Koh-i-noor pointe F. Cela m’a certainement inspiré. Bien plus tard, avec ma mère, je suis allé passer un entretien à la Kunstnijverheidsschool. Là-bas nous étions reçus par le directeur de l’école, le célèbre Mart Stam. Il regarda avec intérêt les petits dessins que j’avais apportés, je les avais fait pour des amis et des connaissances. C’était des sortes de monogrammes décoratifs. «Là je reconnais bien l’École d’Amsterdam», m’a-t-il dit. Je pensais ainsi pouvoir tranquillement commencer l’école mais il a ajouté:«C’est ce style que l’on cherche à combattre ici!». Ce n’était donc pas le compliment que j’attendais.

Gerrit Rietveld est désigné comme l’un des pères de l’architecture néerlandaise. Pensez-vous avoir repris une partie de son héritage?
Friso Kramer. Il a obtenu une grande reconnaissance pour son architecture moderne. Concernant le mobilier, il n’a jamais visé une ergonomie optimale dans son travail comme, par exemple, le fait d’être bien assis.

Quel regard portez-vous sur l’architecte et designer Jean Prouvé?
Friso Kramer. J’avais beaucoup d’intérêt pour la manière dont il travaillait les meubles en métal. C’était un sujet d’inspiration pour moi. Les raisons de mon intérêt venaient du fait que je travaillais dans le secteur du métal au sein de l’entreprise de meubles De Cirkel. À l’époque on y fabriquait principalement des chaises de bureaux complètement réglables, avec le souci de l’ergonomie.
J’ai eu l’occasion de rencontrer Jean Prouvé lors d’une exposition à Rotterdam; nous lui avons alors offert pour son anniversaire une chaise Revolt noire!

En 1963 vous avez ouvert votre propre entre¬prise nommée «Total Design». Quelle est votre conception du «design»?

Friso Kramer. Je trouve l’emploi qu’on en fait de nos jours dangereux. Dès que quelque chose est conçu avec esprit, beau à voir, tra¬vaillé ou étrange, on l’appelle rapidement «design». Ce que l’on nomme ainsi contient beaucoup d’éléments su-perflus et quand on retire ces aspects il ne reste plus rien.
C’est pour cela que je souhaite m’attacher à l’essence de l’ob¬jet, ainsi on ne commet aucune erreur. Quand, dans le proces¬sus de création, on épure le plus possible, cela devient alors de mieux en mieux et on s’approche donc de l’essentiel.
C’est ce que j’appelle «wegontwerpen»: la création en épu¬rant. Il n’est possible de s’approcher de l’essentiel qu’à 1% mais on doit y aspirer.

Comment décrivez-vous votre propre style?
Friso Kramer. Je ne suis absolument pas préoccupé par le fait de trouver un style. Il y a des possibilités infinies et elles ne sont pas comparables. J’essaie par exemple de créer en premier lieu une chaise dans laquelle on est bien assis. Je fabrique un prototype en polystyrène et je l’essaie en intercalant des sacs en plastique. En travaillant petit à petit le polystyrène, j’arrive finalement à une bonne assise. Pour la boomstoel en bois, j’ai utilisé la même technique mais avec d’autres outils. Au total, j’y ai travaillé 12 jours.

Quelle place donnez-vous aux matériaux, à la forme et à la couleur?
Friso Kramer. Il faut de la couleur mais elle ne doit pas être déran¬geante. La forme doit être reconnaissable par une personne en pleine possession de ses moyens. La matière dépend des circonstances et des disponibilités du marché.

Informations
Friso Kramer, Revolt
Exposition à la Galerie Catherine Houard
15, rue Saint-Benoît
75006 Paris
Du 18 janvier au 2 mars 2013