ART | INTERVIEW

Interview de Régis Perray

PJulie Aminthe
@24 Mar 2012

Nettoyeur de sols, ramasseur de déchets, collectionneur d’images, Régis Perrey dialogue avec les lieux comme avec des amis chers. A l’occasion de sa première exposition personnelle: «Les bouts du monde», présentée à la galerie Gouvernnec Ogor (Marseille, 23 mars.-19 mai 2012), Régis Perray revient sur son parcours artistique, singulier et évolutif.

Julie Aminthe. Votre démarche artistique se construit à partir de différents sols, naturels ou manufacturés, sur lesquels vous intervenez physiquement, sans avoir recours à des outils techniques sophistiqués. Vous avez par exemple balayé une route d’accès aux pyramides de Gizeh en Egypte. Vous avez également nettoyé les cimetières de la ville polonaise de Lublin. Votre corps est en quelque sorte votre instrument de travail…?
Régis Perray. Oui, effectivement. Quand j’ai commencé à faire des actions de nettoyage, j’étais étudiant à l’école des beaux-arts de Nantes.
Alors que j’étais censé, pour obtenir mon diplôme de 3ème année, produire beaucoup de choses et montrer au jury une grande variété de mon travail, j’ai choisi cette année-là de ne nettoyer que le sol de mon atelier, tous les jours, comme un employé qui va au travail ou un sportif qui s’entraîne, dans un rythme très soutenu.
Il ne s’agissait pas de me mettre en scène, car ce sont des actions longues et répétitives que j’entreprenais – que j’entreprends encore, pas des performances.
Un soir de vernissage, je refuse d’ailleurs d’être actif. C’est que mon travail se fait toujours en amont: j’arrive dans un lieu, on dialogue, et, à un moment donné, j’ai envie de lui rendre une nouvelle lumière en le nettoyant 7 à 8 heures par jour, latte après latte, mètre carré après mètre carré. J’utilise alors des outils très simples: éponges, grattoirs, eau; pas d’électricité et aucun produit chimique, jamais.
Quant aux sols sur lesquels j’interviens, ce sont souvent des sols manufacturés. A part les abords du désert libyque près des pyramides de Gizeh, je travaille très peu dans les espaces naturels. C’est que je suis un contemplatif. Je ne me situe pas dans la veine du Land Art, qui aime à transformer la nature en enlevant ou en déposant des choses. Moi je m’intéresse essentiellement aux bâtiments, aux architectures.

Vous êtes également intervenu dans des chapelles…
Régis Perray. J’interviens souvent dans des chapelles et des cathédrales. Je pense notamment à la chapelle de Béthune. Mais aussi à l’église Notre Dame du Bon Port, à Nantes, dans laquelle, depuis le 3 janvier 1998, je glisse sur une rosace en bois qui est au centre du chœur. Ainsi, mon temps de recueillement – en tant que croyant, consiste à m’activer sur cette rosace circulaire. Plus je tourne, plus la rosace – qui n’est pas très bien entretenue – se met à briller. Mon engagement vis-à-vis de cette église réside dans l’entretien d’une de ses petites parcelles.

Astiquer des sols délaissés par les contemporains, est-ce aussi une façon pour vous de révéler leur identité originelle? De laisser entendre leur «voix», engloutie sous les détritus et les années qui passent?
Régis Perray. Exactement. A mes yeux, entretenir un lieu équivaut à rencontrer quelqu’un. Je peux avoir un vrai coup de cœur pour un bâtiment, au-delà du charme initial qu’il recèle. Je suis alors prêt à m’engager, comme en amour ou en amitié, en intervenant pendant des heures, des jours, voire des semaines entières.

Dans votre dictionnaire autobiographique, Les Mots Propres (2010), vous définissez le mot «SOL» comme suivant: «Mon corps vit sur le sol une gravité apaisante. Etre assis et contempler l’horizon. S’offrir du temps, le temps du repos. Oublier les sols négligés, oublier la terre qui recouvre les proches enterrés. Etre au sol, reposé». Doit-on entendre que seul le corps peut, à vos yeux, entretenir un rapport serein avec le sol qu’il foule? L’esprit étant contraint de se souvenir, de se sentir responsable de ce qui a été.

Régis Perray. Il n’y a pas de séparation selon moi entre le corps et l’esprit. Si je suis actif dans un lieu, pendant des semaines et des semaines, il y a des moments où mon corps se sent très léger, d’autres très fatigué. Quoi qu’il advienne, je me dois de continuer le travail car je me suis engagé. Pour l’esprit, c’est la même chose. Lorsque je me rends au cimetière pour me recueillir sur la tombe de mes proches, je suis parfois calme, parfois triste. Il n’y a aucune règle.
En répétant x fois les mêmes actions, on pourrait penser que je suis détaché, dans un état «zen». Pas du tout. Comme je le disais précédemment, je ne fais aucune différence entre mon travail et celui d’un employé ou d’un sportif. Il y a des jours où c’est facile, d’autres moins.
Dans la définition que vous avez cité, je caractérise mon engagement: être conscient des sols sur lesquels je pose les pieds, des sols sous lesquels nos proches sont enterrés, tout en m’accordant le droit d’être serein. Pour se faire, il ne faut pas seulement être un travailleur actif, mais aussi s’accorder le luxe de la contemplation.

La sérénité est donc la fin vers laquelle vous tendez en travaillant les sols?
Régis Perray. Bien sûr. Tout ce que je fais doit me rendre heureux. Je veux que chacune de mes actions, artistique ou non artistique, me fasse prendre conscience de ma place dans le monde.

Négliger les espaces, c’est négliger leur histoire, c’est négliger les hommes qui ont construit cette histoire. Le travail de mémoire joue-t-il un rôle au sein de votre démarche artistique?
Régis Perray. Mon positionnement à ce sujet est très personnel, pour ne pas dire égoïste. Quand je vais aux pieds des pyramides, par exemple, j’ai le sentiment qu’elles m’appartiennent. Quand j’interviens dans la cathédrale de Chartres, elle devient en quelque sorte ma propriété. De ce fait, je réfléchis à ce qu’ont été ces lieux, mais je ne cherche pas à tenir un discours du type: «sauvons-les». Je ne suis pas un moraliste.
Lorsque j’ai fait ma première exposition personnelle à Roubaix, en 1999, je me suis aperçu qu’il y avait, dans ces villes du Nord, une quantité énorme d’ateliers, d’anciennes usines. Tout ce patrimoine industriel était complètement abandonné. Mais dans cette région sinistrée, il est impossible de tout restaurer. Beaucoup de bâtiments sont donc démolis et une partie de l’histoire avec. Mais ces phases de destruction font partie de l’histoire elle-même, rien d’alarmant à cela.
De ce fait, par mes actions, je donne seulement à voir ce qu’est le lieu et comment j’interviens, à travers une image témoin, qui peut être une photographie ou une vidéo. Mon engagement envers tel ou tel espace n’a rien de politique.
C’est d’ailleurs en partant en vacances presque 3 semaines en Egypte que j’ai réalisé le caractère très «personnel» de ma démarche. En effet, au départ, en constatant qu’il y avait beaucoup de déchets autour de l’immense site menant aux pyramides de Gizeh, j’ai été agacé à un tel point que j’ai failli écrire à l’Unesco. Finalement, j’ai pris des sacs poubelles à l’hôtel et j’ai commencé à ramasser les ordures. Dans un pays qui n’est pas le mien, assez pauvre de surcroît, je n’avais aucune leçon à donner. Je pouvais juste m’activer humblement.

Le monde, malgré les apparences, est, comme vous le sous-entendiez, un perpétuel chantier. Il construit, il détruit, il reconstruit. Un tel cycle, renouvelable à l’infini, est mis en lumière par vos projets artistiques. Vos œuvres soulignent donc le rythme caché du monde, tout en remplaçant la démolition par la rénovation?

Régis Perray. Tout à fait. Je ne suis ni restaurateur, ni artisan, ni meilleur ouvrier de France, mais cependant j’aime entretenir un lieu afin d’en donner une nouvelle vision.
Si je compare deux cathédrales sur lesquelles je suis intervenu, celle de Chartres et celle d’Amiens, la première n’a quasiment pas bougé au fil des siècles alors que la seconde a été transformée par les chrétiens (rajout d’un chœur en pierre, d’un portail en fer etc.). Ces modifications historiques, plus ou moins radicales, sont très courantes, notamment dans les bâtiments religieux. Je m’adapte à ce mouvement continuel tout en intervenant toujours à l’échelle de mon corps, c’est-à-dire sans assistants ou machine qui me permettrait de faire, à la semaine, 100m2 de plus.

Vos activités artistiques s’inscrivent dans l’instant, et sont par essence éphémères. En soumettant votre geste artistique à ce contre quoi vous luttez (l’oubli, la disparition etc.), est-ce une façon pour vous de souligner l’absurdité d’un tel combat, essentiel mais perdu d’avance?
Régis Perray. Parfaitement. Lorsque je me retrouve devant les pyramides de Gizeh, par exemple, je suis obligé, bien que je sois un rêveur, de m’adapter à leur immensité. C’est pourquoi je choisis de balayer la route qui mène à ces tombeaux gigantesques sur lesquels je ne peux raisonnablement pas agir. Mon action reste pourtant illusoire. Mais en ramassant les déchets qui recouvrent le sol, en les sortant du site, le geste que j’entreprends paraît moins inutile, même s’il est toujours temporaire et voué à disparaître.
Même chose quand je participe, en 2011, à une exposition collective présentée à l’entrepôt-galerie Le Confort Moderne (Poitiers), qui s’intitule: «Le détour vers la simplicité: expériences de l’absurde». Pendant un mois et demi, articulant mon activité autour du thème de Sisyphe, je transporte 30 tonnes de sable avec 2 seaux et 1 pelle dans une salle, puis dans l’autre, puis encore dans une autre.
Cette inutilité d’action ne cherche pas tant à souligner la vacuité des choses qu’à me positionner moi-même en tant qu’humain et artiste.
Finalement, mes actions tentent de rendre une âme, une beauté à un lieu tout en sachant que c’est vain puisque la poussière se réinstallera forcément une fois mon travail achevé.

Balayer, nettoyer, rénover… En répétant inlassablement les mêmes gestes, cherchez vous à instaurer, comme disait Deleuze, «un début d’ordre dans le chaos»?
Régis Perray. Cela me structure avant tout moi. A dire vrai, c’est le chaos concret, et non le chaos métaphysique, qui m’intéresse. Depuis l’enfance, je suis un féru d’histoire contemporaine. Je garde par exemple en tête les images de la guerre du Liban, qui à l’époque m’avaient bouleversé. Mon grand-père a également été déporté dans un camp de travail en Allemagne. Le chaos lié à la destruction des humains et des bâtiments me touche donc particulièrement, et cela depuis toujours. C’est pourquoi je m’appuie toujours sur le réel. Savoir si mon travail est poétique ou philosophique n’est pas mon affaire. Ce que je veux moi, c’est appréhender le concret avec mon corps et mes petits moyens.

Les photographies, qui échappent a priori à la dégradation et la destruction, sont-elles finalement les meilleurs témoins qui soient pour rendre compte du monde tel qu’il est à l’instant T?
Régis Perray. Oui. Les photographies font partie intégrante de mon travail. Il y a le lieu où j’agis, qui est parfois un lieu reculé où peu de gens peuvent se rendre, et l’image témoin qui rend compte de mon activité. Cette photographie est un deuxième temps de l’œuvre, capable de voyager et d’être vue par un grand nombre d’individus. Elle est comme une pierre que j’apporte à mon propre édifice. Tout comme mes installations et mes vidéos, les photographies construisent mon rapport au monde et aux autres.

En refusant les techniques modernes, en vous imposant un rythme de travail intensif, en reproduisant des gestes qui rappellent celui de l’ouvrier d’antan, votre rapport au monde laisse transparaître certaines valeurs anciennes auxquelles vous semblez attaché…
Régis Perray. Je suis issu d’un univers ouvrier et paysan. Mes grands parents, paternels et maternels, travaillaient la terre avec des objets très simples (charrues, pioches etc.). Cet univers me parle et j’ai eu envie de prendre sa suite. Mais je ne fais pas de politique pour autant. Choisir cette voie est une façon pour moi d’intervenir personnellement sur le chemin à parcourir, qui m’intéresse beaucoup plus que le résultat obtenu. Dit autrement, je n’indique aucune direction. Je suis sur le chemin et c’est ce chemin qui m’intéresse, uniquement ce chemin. Produire n’est pas ce qui prime à mes yeux.

Doit-on y lire une certaine nostalgie?

Régis Perray. Un intérêt pour le passé oui. Et, en même temps, je suis d’aujourd’hui. Je ne souhaite pas le retour de l’artisanat pur et dur. Les gens ont parfaitement raison d’utiliser les techniques modernes. Mais moi je veux m’inscrire dans le monde différemment, sans avoir recours aux machines, en étant physiquement dans le faire. C’est ma décision et elle est toute personnelle.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur les trois œuvres maîtresses qui seront exposées à la galerie Gouvernnec Ogor: Le Mur des Sols, Les Bouts du Monde, et la vidéo Serial floors. A travers elles, il semblerait que vous ne fassiez plus seulement parler les sols, dans un souci de mémoire et d’authenticité, mais que vous inventiez à partir d’eux d’autres territoires, non pas réelles mais poétiques.
Régis Perray. C’est un bon résumé. Depuis mes premiers travaux de nettoyage, mon travail a considérablement évolué. Je fais maintenant très peu d’actions; un coup de cœur pour un lieu n’étant pas si fréquent. Bien que ma démarche s’articule toujours autour des sols (observation, entretien, architecture), je récupère à présent beaucoup de morceaux de bâtiments. Je continue aussi à observer les chantiers et à les photographier.
Le Mur des Sols est un projet qui est né au cours de mes études aux beaux-arts. Je répertoriais déjà un grand nombre d’images de sols glanées ça et là. Une fois mes études terminées, j’ai classé l’ensemble de ces images de presse et je me suis rendu compte qu’il y avait des groupes (sols de guerres, sols de travails, sols de morts, sols de prières, sols de sports etc.); 21 groupes au total. Ces archives personnelles, réunies après plus de 15 ans de recherches, sont épinglées au mur et donnent à voir la diversité des sols présents dans le monde. Elles font en tout 40 mètres de long. A Marseille, 14 mètres sont présentés au public.
Quant à Serial floors, c’est une collecte vidéo de tous les corps perçus dans les séries policières. Collecte de deux ans. Elle dure le temps d’un épisode type: 52 minutes. Je posais ma caméra sur un pied devant la télévision afin de filmer l’écran pendant que je visionnais moi-même un nombre incalculable de ces séries. Je commençais mon programme à 13h30, avec Derrick, et je terminais vers 1h30 du matin. Un vaste programme, donc.
Enfin, Les Bouts du Monde sont une collecte de déchets récoltés dans une fonderie en bronze; déchets sur lesquels j’ai fait couler directement du bronze afin d’obtenir des morceaux plus grands. Ce sont cette fois des bouts du monde qui ne sont pas cartographiés, des bouts du monde en plus, qui ressemblent à de petites îles.
En plus de ces trois œuvres maîtresses, j’expose également d’autres installations, d’autres créations plus récentes qui s’éloignent du concept de «collecte».

Collecter est pour vous une façon de mieux appréhender le réel?
Régis Perray. Oui. La quantité permet d’avoir, à un moment donné, un regard plus complet sur tel ou tel axe de recherche (comme les sols, les corps etc.).

C’est un geste sans fin… Un geste qui me fait un peu penser aux héros de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, lesquels se sont mis en tête de collecter un maximum de documentation sur tous les sujets du monde (du jardinage à la grammaire en passant par l’urbanisme etc.).
Régis Perray. L’esprit des encyclopédistes me plaît beaucoup. Adolescent, je voulais d’ailleurs connaître tout sur tout. Puis j’ai fait le deuil du savoir absolu… Accumuler des connaissances dans un domaine précis c’est bien, mais il faut savoir mettre fin à cette quête. Sans quoi on s’épuise, littéralement. Lorsque je travaillais sur Serial floors, par exemple, je voulais créer un 2ème épisode. Mais avec l’arrivée de la TNT, les séries policières se sont multipliées et la tâche s’est alors complexifiée. Je n’avais plus le temps de rien. J’ai alors décidé d’interrompre le projet. Quand cela devient épuisant, quand le corps et l’esprit ne suivent plus, quand la notion de plaisir disparaît, il faut savoir s’arrêter.

Si je vous dis: «Croire à la parole humaine, parlée ou écrite, est aussi indispensable aux humains que de se fier à la fermeté du sol. » (Paul Valéry), que cela vous évoque-t-il?
Régis Perray. Pour ma part, je préfère me fier à la fermeté du sol qu’à la parole des humains. J’ai en effet plus confiance dans les architectures que dans les vivants. N’allez pas croire pas que je n’aime pas les gens. J’aime beaucoup les gens. Mais quand je suis dans un lieu, il se passe quelque chose de fort, de presque indicible, qui ne se passe pas au contact des vivants. C’est pourquoi ma fascination pour l’architecture est immense…