PHOTO | CRITIQUE

Photographies 2000-2002

27 Mar
PGérard Selbach
@12 Jan 2008

Croiser le regard fortuitement, échapper au regard timidement, rencontrer le regard volontairement. Les portraits de David Rosenfeld captent l’inobservable, fixent l’insaisissable dans des compositions aux teintes veloutées…

À raison d’une série par an, c’est en véritable « serial photographer » que David Rosenfeld nous offre à voir ses deux dernières séries : Les Modernes, conçue en 2000-2001, et Domino en 2002, qui font suite aux séries intitulées Les Faux Passants et Charades.

Dans Les Modernes, l’artiste décline treize portraits du même modèle aux cheveux roux. L’accrochage régulier et l’alignement normé de photographies de format 30 x 40 cm et de cadres identiques, renforcent l’impression visuelle d’une décomposition segmentée des mouvements du visage, des yeux et des paupières.
Son étude du visage placé sur un fond uniforme et sa démarche quasi scientifique ne sont pas sans rappeler les analyses du mouvement d’un Muybridge ou d’un Marey des années 1880-1890 par leur succession. Une volonté manifeste d’investigation de la physionomie sous-tend la recherche minutieuse et l’exigence rigoureuse qui décomposent le phénomène du regard pour en mieux comprendre le sens et le fonctionnement. Son cadrage serré ampute le haut de la tête pour ne conserver que l’essentiel du visage ou forcer notre attention sur les yeux, sur le profil ou sur un long cou dans une pose à la Botticelli.

Dans un entretien accordé à Pierre-Evariste Douaire pour paris-art.com, il affirmait : « Il s’agit d’une proxémie photographique, pas d’une photographie intimiste. Le regard est volontairement fuyant, évanescent, pour chasser l’ambiguïté d’une photographie dite intimiste, narrative voir séduisante. Le regard frontal est quelque chose qu’il m’est difficile de photographier : trop aveuglant, trop incisif ».
Il est vrai que, à première vue, le regard de son modèle présente une neutralité inexpressive et ne semble projeter aucun sentiment. En fait, il n’en est rien. En interrogeant ce regard, le spectateur perçoit une tonalité affective empreinte de mélancolie, de tristesse même, rapidement confirmée par le dernier portrait de la série : un visage aux yeux clos, crispé, tendu, contenant difficilement des larmes. L’artiste aurait-il entrepris une étude de la mélancolie ?

Croiser le regard fortuitement, échapper au regard timidement, rencontrer le regard volontairement, pourquoi éprouvons-nous tant de gêne à dévisager l’autre ou à nous laisser observer : de peur de dévoiler le plus profond de notre être, comme le prétendait Merleau-Ponty ? Rosenfeld s’explique : « Un regard m’apparaît tel un don, une offrande. Je ne veux pas jouer de ce don, de cet échange. Je dis à mes modèles « Ne me regardez pas ! » Le regard sera dans l’évitement. Et si parfois dans une série, le modèle me regarde, nous regarde, c’est presque une provocation. Quant au regard encore, je suis fasciné par les masques mortuaires, par cette hantise du toucher. Avec dans mon modèle, on ne sait pas, on reste dans le vague, la vague. Elle dort, elle ne dort pas, elle pose, elle ne pose pas. Là encore, une contradiction . Je souhaite rester dans une sorte de suspension. »

Capter l’inobservable, fixer l’insaisissable dans des compositions aux teintes veloutées sont indéniablement les caractéristiques de la maîtrise du portrait de David Rosenfeld. Ce dernier met un soin tout particulier dans son choix, éliminant des centaines de clichés pour n’en garder qu’une quinzaine. Quelle nécessité intérieure le pousse à écarter tant de « possibles » ? « Mon travail est un travail acharné… Ce qui me paraît important, c’est d’aboutir à la fin d’une série, de pouvoir ajouter une image à une autre, et que cette nouvelle image ajoutée ait un sens et qu’elle ne soit pas la répétition de la précédente. Ajouter peut être parfois quelque chose d’infime. Je joue bien sûr sur un épuisement visuel de la série. Cet enjeu concerne autant mes modèles, la forme et le cadre choisis. Je me donne des contraintes de travail ».

Rosenfeld vit-il ainsi par cycle obsessionnel ? Comme s’il ne pouvait se défaire d’une idée qu’en l’ayant fixée sur la pellicule par images difractées, comme s’il n’atteignait l’aboutissement d’un cycle thérapeutique que par la déclinaison des photos lui servant de catharsis. Les clichés choisis avec minutie seraient alors des reflets sensibles d’un imaginaire qu’il ne parvenait pas à formuler en mots. Lorsque l’artiste prend ses nombreux clichés, de manière compulsive, il projette inconsciemment un rapprochement futur de compositions photographiques et anticipe une combinatoire porteuse de solution(s) à sa recherche formelle. Comme beaucoup de créateurs, il ne prend conscience du sens de ses aspirations visuelles et de ses émotions esthétiques qu’après avoir procédé au tri sélectif et passé au filtre de sa sensibilité les centaines d’images « possibles » qu’il a prises. Il ne découvre l’essence de son travail mental et perceptif qu’après coup.

Mais, s’il y a « épuisement visuel de la série », l’imaginaire de David Rosenfeld rebondit bien vite comme le montre le changement d’ambiance de la série Domino, réalisée au Mexique en 2002, dans le cadre d’une résidence d’artistes. À nouvel environnement, nouvelle esthétique. Le séjour de l’artiste l’a amené à s’éloigner de son modèle et à abandonner la réitération des clichés. L’arrière-plan mexicain, urbain en particulier, rivalise avec le visage de divers modèles. Sollicité par l’influence du milieu sur sa création, David Rosenfeld semble guéri de son obsession et de l’exclusive présence de son modèle roux. Visible dans la moitié des quinze œuvres de la série, la jeune fille est marginalisée : élargissement du champ, éloignement du modèle, visage coupé hors champ, corps en mouvement. Elle n’est plus que vision mémorielle écartée et figure-fantôme floue comme une « fausse passante » le long d’un mur. Des étudiants mexicains aux cheveux noirs ont pris sa place au premier plan, face à l’objectif. Mais, si la diversité des clichés et du répertoire suggère un éclatement de la recherche formelle de l’artiste et une libération de son imagination, le regard des modèles continue à fuir celui du spectateur et crée le fil des correspondances du monde humain que le photographe explore.

Une seule photographie de la série Les Justes (n°6) conclut l’exposition par un clin d’œil, par un dernier regard furtif de la rousse muse de l’artiste, debout au coin d’une rue, comme si elle attendait le retour de son Pygmalion. Image significative et expressive, annonçant une suite inachevée… à moins qu’il ne veuille brouiller les pistes : « Je souhaite brouiller les pistes, brouiller mes propres pistes ».

David Rosenfeld :
Les Modernes, 2000-2001. Série de 13 photos couleur. 30 x 40 cm.
Domino, 2002. Série de 15 photos couleur. 30 x 40 cm.
Les Justes n°6, 2002-2003. Photo couleur. 30 x 40 cm.