Par Muriel Denet
Valie Export, c’est un pseudo. Plus: c’est une marque, un logo. C’est celui d’une artiste, qui, dès le milieu des années soixante, en simulant une soumission active au règne de la marchandise, en éclaire crûment le triomphe. La voilà donc marchandise labellisée, en tant qu’artiste, et en tant que femme. Proche des actionnistes viennois, elle s’en distingue par le féminisme radical de son art.
Vali Export, c’est aussi le fruit d’un « transfert d’identité », un acte d
émancipation du joug patriarcal : se dépouillant du patronyme du père, puis du mari, elle prend son envol avec un nom qui évoque le transit et l’échange. Non sans quelque ironie,
Export était alors une marque de cigarettes bon marché, symbole d’une virilité machiste commune.
Valie Export va désormais se consumer « Toujours et partout » selon la devise qu’elle choisit d’associer à son existence d’artiste.
Subversive et féministe, l’œuvre ne saurait être réduite à ses seuls contenus politiques. Et c’est le mérite de cette exposition que de poser les jalons essentiels pour découvrir et comprendre une œuvre méconnue en France (parce que celle d’une femme ?), et de s’apercevoir combien elle fut précurseur dans le renouvellement des formes d’expression, et d’une radicalité à faire pâlir nombre d’artistes de ce début de XXIe siècle.
Tout terrain, et surtout hors des galeries d’art, l’œuvre sera protéiforme, empruntant à tous les nouveaux médiums — performance, film, photo, vidéo —, qu’elle ne cesse d’expérimenter. Ce qui est un autre pas de côté par rapport à la scène artistique masculine viennoise. Ce sera l’« expanded movie » — qui casse le cadre narratif du cinéma, et l’arrime à la présence physique et matérielle, du corps ou du dispositif; ce sera la photographie conceptuelle — et ses arides dissections du visible, et de l’image, aux moyens des paramètres (profondeur de champ, vitesse d’exposition, etc.), et des capacités sérielles et reproductives, de l’appareil photo; et la vidéo — ses effets de différé ou d’immédiateté, de boucle, pour modeler l’espace et le temps —, préfigurant ainsi les travaux des Hilliard, Graham ou Snow.
Si la photographie est aussi utilisée pour documenter les performances, elle se révèle également un outil d’investigation des rapports qu’entretient le corps avec l’environnement, naturel ou non, et un dispositif de mise en scène pour les nouvelles identités, ou les images emblématiques des actions sulfureuses. Telle cette affiche placardée sur les murs de Vienne, où échevelée telle une Gorgone, armée d’un fusil, jambes écartées dans une posture sciemment masculine, le jean échancré d’un triangle qui exhibe sans pudeur la toison pubienne, Valie Export fusille du regard le spectateur médusé.
Mais les moments forts de l’exposition scintillent dans l’obscurité de la salle de projection, où s’enchaînent films documents sur les performances, ou performances mises en scène pour la caméra.
Dans la première catégorie, on retiendra le
Tapp und Tastkino, sans doute le plus abouti, sous ces faux airs de film amateur. L’artiste porte, sur sa poitrine nue, une boîte dans laquelle on peut introduire les mains en écartant un rideau, pour toucher, sans voir. À la pulsion scopique se substitue le passage à l’acte : tâter de la chair fraîche. Le spectacle, public et invisible, se déplace : il devient celui qu’offrent ces hommes se cherchant une contenance, qui palpent, le regard fuyant, pendant que l’artiste les dévisage parfaitement impassible.
Dans la deuxième catégorie,
Man & Woman & Animal qui s’ouvre sur un sexe de femme (celui de l’artiste) exhibé dans les frémissements de la jouissance d’une masturbation clitoridienne.
Et
Remote... Remote. Une grande photographie noir et blanc de deux jeunes enfants en pyjamas rayés, dans un dortoir aux sévères lits de fer, évoque une institution répressive, voire pire. Devant, assise, une femme — l’artiste — haute en couleur, impassible, qui se gratte les peaux du bout des doigts avec un cutter, consciencieusement. Allers et retours de la caméra entre son visage inexpressif, et le cutter tailladant les doigts, qui finissent par saigner, et sont apaisés, purifiés, dans un bol de lait. Expiation, fusion de sécrétions féminines : lait et sang. On pense bien sûr à Gina Pane. À ceci près que le cinéma, et ses gros plans, accentuent, et pérennisent, sans esthétiser, l’insoutenable de la scène. L’artiste se lève, part, et laisse à découvert les deux enfants, dont on s’aperçoit qu’ils se tiennent par la main.
Le rapport de l’artiste à ces enfants reste incertain, énigmatique, ouvert à toute interprétation. Mais l’enfance comme période traumatique est inscrite dans l’œuvre depuis les premiers dessins. Des dessins à facture enfantine, précisément, où l’on voit des pièces vides, ou trop vastes pour celles qui s’y tiennent, des figures oniriques ou de cauchemar, Madone à l’aspirateur, ou mère affreusement pendue au lustre du salon, pendant que l’enfant s’enivre de piano, parfaitement indifférent.
L’œuvre souffle le chaud (des corps, du sexe, des fluides suppurés ou secrétés), et le froid de ses formes ascétiques, à rebours de tout expressionnisme. Valie Export montre, sans rien démontrer, et sans pathos, l’impérieuse libération du corps de la gangue normative, morale et machiste, dans laquelle l’enfermait une société autrichienne rigide et honteuse. Elle se dit très proche de l’écrivain Elfriede Jelinek. On n’en est guère surpris.
Œuvre(s)—
Action Pants: Genital Panic, 1969. 3 x 8 photos noir et blanc colorisées.
—
Body Sign Action, 1970. Photo couleur.
—
I (beat [it]), 1980. Installation.
—
Valie Export — Smart Export, 1970. Photo noir et blanc.
—
Valie Export — Smart Export, 1967. Paquet de cigarettes, collage.
—
Identité transfert I, 1973. Photo