Par Hélène Sirven
Plis et replis du corps de l’artiste dans des paysages presque cruels.
Après l’impressionnante exposition du musée Ludwig à Cologne, le cycle
Cremaster déploie encore autrement ses boucles séduisantes dans les espaces de l’ARC, soigneusement aménagés sous la direction de Matthew Barney.
Sa beauté physique, perceptible sous les muqueuses artificielles et les maquillages, rejoint cel
e des étoffes, des matières organiques, synthétiques, des gouffres et des étendues, des objets et des postures qu’il met en scène.
Le parcours proposé dans le musée montre parfaitement comment le paysage et le corps s’imbriquent dans une totalité nécessairement prothétique — la liste des œuvres et leurs composantes (voir ci-dessous) en exprime précisément la dimension baroque. Au sein de ce monde parfois exotique, le désir active le malaise et la délectation. Il pénètre de part en part les films, les produits «dérivés» — dessins, sculptures, photographies — qui mêlent en définitive l’amont et l’aval du processus créatif.
La grande maîtrise technique de l’artiste californien est au service d’un onirisme combinatoire très particulier ainsi que d’un art consommé de la citation. Mythologies et pratiques extensives du corps alimentent un circuit intime,
tragique mais non dénué d’humour — un cycle peut-être achevé aujourd’hui.
Dans l’ensemble troublant, faussement lisse, des œuvres de Barney, le muscle de Cremaster est la métaphore de la mécanique de l’appareil génital masculin, la garantie de son équilibre vital et de sa différenciation. Il s’accompagne de la présence non moins troublante d’une matrice féminine en quelque sorte «analisée», inscrite dans différents personnages des cinq
Cremaster : par où, en effet, les grains de raisin transitent-ils lorsque, dans
Cremaster 1, Marti Domination les a fait glisser élégamment de l’orifice creusé sous la table dans son orifice buccal avant éviction par l’orifice métallique du pied chaussé?.
Matthew Barney travaille sur les limites, les potentialités, les contraintes préparatoires en interrogeant origines et archétypes. Il semble aussi prendre fortement en considération la
bizarrerie de la société américaine, les dangers que la volonté d’ordre génère, enfin l’importance du jeu irrégulier entre vitesse et lenteur. Barney aime avec rigueur les dérèglements, il puise dans le réel pour créer l’illusion sans écarter l’ambiguïté. Il suffit de regarder de près et de loin sculptures, films, photographies, sous-tendus par les nombreux dessins, pour comprendre en quoi le dérèglement fin ou plus direct de la forme agit sur notre rapport au monde dans notre histoire la plus dissimulée.
On a rapproché l’œuvre fascinante de Matthew Barney et celle de Marcel Duchamp ; la mariée serait ici hybridée par de capricieux célibataires. Et la célébration luxueuse d’une différenciation des sexes accomplie au cours des mouvements ascendants et descendants du muscle de Cremaster semble teintée de nostalgie. Au-delà de la mythologie et des regrets, on pourrait envisager l’œuvre totale de Matthew Barney comme une longue série de vanités postmodernes, peut-être déjà fatiguées par leurs étirements de rapports formels et chromatiques.
Les fragments de chairs, les prolongements variés, les accessoires insolites subissent l’attraction du vide dans une narration impossible. Les films constituent de ce fait des replis où se tapissent des figures indéterminées, à la limite de la chute, au cours de traversées et de passages assez douloureux mais toujours suaves.
L’informe et la forme, la courbe et la rectitude, l’artifice et la nature conjuguent ici leurs efforts pour proposer une incertitude indispensable à toute œuvre. Barney est ce sculpteur qui produit des images comme des matières savantes au risque de son corps, de son vieillissement, au risque de l’épuisement qui guette toute performance.
La couleur (plutôt maniériste que pop) enveloppe les objets et de leurs environs avec une sensualité qui reste pudique ; la distance du rêve semble toujours maintenue : nous n’avons pas vraiment accès à ce spectacle envoûtant, iconique et musical, auquel Barney nous convie. Sa douceur, sa bienveillante cruauté nous avertissent au fond que les métamorphoses les plus lubrifiées ne peuvent pas encore nous soustraire à notre finitude et que le travail artistique est l’un des champs les plus fertiles de notre liberté, avant clonage.
Œuvre(s)Matthew Barney :
On peut compter 17 espaces aménagés, selon un parcours qui commence à partir de l’œuvre installée dans l’escalier central. L’exposition se poursuit en gravissant les marches de l’escalier situé à gauche de cette pièce.