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PHOTO | CRITIQUES
Philip-Lorca DiCorcia
New Series and Hollywood
28 mai - 23 juil. 2005
Paris. Galerie Almine Rech
L’univers noir du photographe américain Philip-Lorca Di Corcia livre une nouvelle série qui reprend, de manière toujours aussi subtile, le thème du rapport féminin-masculin et ses résonances dans la société occidentale.


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Par Emmanuel Posnic

L’exposition est aussi l’occasion de faire le point sur le travail de cet immense photographe qui maintient, dans son approche du réel, le goût pour le surnaturel, pour une beauté tout en nuance, étrange et captivante.

Philip-Lorca Di Corcia plonge d’emblée le visiteur dans la série la plus récente : un grand espace sombre dans lequel semble flotter cinq photographies en couleur sobrement éclairées. Eles montrent des femmes nues ou presque nues dans des poses lascives et détachées tout en étant ostensiblement travaillées par l’œil du photographe. Les hanches se tordent, les pieds ou les mains restent suspendus à une barre métallique qui coupent la scène en deux. Derrière la scène, dans l’obscurité des découpes des projecteurs, un comptoir de bar, une salle de spectacle vidés de leurs publics.

Le regard que Di Corcia porte sur ces femmes n’a pas l’indolence de ses modèles. La tension sexuelle et tous les attendus de la scène érotique classique que pourraient suggérer l’image s’effondrent comme des leurres. L’abandon des corps face aux corps à l’abandon : l’«ailleurs» érotique ne s’accorde pas avec la fragilité et le martyr de ces femmes que la photographie finit par dévoiler. Il ne s’accorde pas non plus avec l’écrasante humiliation du mât métallique auquel ces corps semblent attachés, comme pouvait l’être le bœuf écorché de Soutine.
Au-delà de cette image à la fois belle et terriblement critique sur la condition féminine, l’américain décrit en filigrane une autre réalité, celle de jeunes femmes attirées par les lumières d’Hollywood et qui achèvent leur parcours dans les cabarets de strip-tease comme «Pole dancers», c’est-à-dire danseuses autour d’un mât.

Déchéance d’un rêve américain porté par des milliers de jeunes gens, parabole d’une société occidentale qui crée l’envie sans accorder les moyens de l’atteindre, Philip-Lorca Di Corcia joue en virtuose de cette crise d’identité qui présuppose le "désenchantement du monde". Il sait créer l’ambiguïté d’une situation, perturber le regard par la beauté de ses images effleurant la peau des modèles et rompre ensuite brutalement cette esthétique en désignant de manière radicale les tensions majeures qui étouffent ces personnages.

Di Corcia est un raconteur d’histoires, ses collaborations pour le magazine américain W l’ont montrées. La série Hollywood qui occupe la deuxième partie de l’exposition en est également une preuve tangible. Elle présente des hommes photographiés dans des chambres de motels, à travers les fenêtres d’un salon ou sur le parking d’un supermarché, des scènes calquées sur des plans de cinéma hollywoodien.
Mais le regard ici est absent et le corps perdu dans un cadre obscur, flottant dans la chaleur moite de la nuit californienne. Ils planent comme des zombis, dans une réalité inconfortable et male taillée. Et l’on peut lire le vide dans leur expression, le renoncement dans leur posture.
Comme dans la série de 2004-2005, Di Corcia expose une nouvelle fois la déchéance des corps et des âmes confrontés au cauchemar de leurs rêves hollywoodiens. Les voici livrés en pâture à l’avilissement de la prostitution qui a cours sur le Santa Monica Boulevard, à deux pas des studios de cinéma. Les œuvres de Di Corcia n’ont pas de morale à transmettre, ni même de réponses à donner. Elles sont pourtant des témoignages saisissants de la violence sourde qui régit notre rapport au monde. Elles se posent comme des visions subtiles situées entre document et fiction, tendresse et brutalité. Dans l’oreille, elles viennent nous souffler à quel point ces personnages nous ressemblent.

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