Par Pierre Juhasz
Exposition en chassé-croisé, « Links », c’est-à-dire, « liens » en anglais, présente, presque à la façon d’une mise en abyme, trois artistes qui présentent, chacun à leur tour, un artiste de leur choix, en fonction de leurs affinités électives. Ainsi, Robert Breer invite à ses côtés Émile Cohl, Roman Ondak choisit de partager l’espace avec des œuvres de
Julius Köller en même temps que Deimantas Narkevious propose les images de son film
Scena en regard de
The Forgotten Faces tourné en 1960 par Peter Watkins. Des mondes ainsi se jouxtent, dialoguent, se répondent, en fonction de démarches singulières, en dehors de toute chronologie et de toute relation d’ordre.
La poésie et la dimension ludique de
Fantasmagorie, visible dans l’exposition, film d’animation inaugural réalisé par Émile Cohl en 1908, inventeur du dessin animé cinématographique, résonnent dans les films de Robert Breer et dans le parti pris expérimental qu’ils affirment.
De même, l’humour et le sentiment de légèreté, voire de fragilité, qui émanent du précieux dessin animé d’Émile Cohl, ne sont pas sans lien avec ce que dégage l’œuvre polymorphe de l’artiste américain. Humour et légèreté sont aussi perceptibles dans ses sculptures mobiles de la série « Variations » ou « Floats », de 1970, qui sont présentées dans l’exposition : sculptures de géométrie parfois approximative, traînant, pour certains, leur fausse ombre portée derrière eux, se déplaçant avec une lenteur telle que leur mouvement est rendu quasi imperceptible, ces modules interrogent la sculpture contemporaine et son rapport au sol et à l’espace, sous forme d’un clin d’œil malicieux adressé à la sculpture minimaliste ou encore à l’art cinétique.
Si Robert Breer revendique explicitement sa parenté avec l’œuvre fondatrice d’Émile Cohl, un autre dialogue privilégié s’établit dans l’exposition, dans le domaine du film, cette fois-ci à caractère documentaire, entre l’œuvre de Deimantas Narkevious et celle de son invité: Peter Watkins. Malgré l’écart d’une quarantaine d’années entre le film
Scena (2003) du plasticien lituanien et la reconstitution du soulèvement hongrois de 1956, tournée par l’auteur de
La Bombe, en 1960, en Angleterre, à travers deux esthétiques différentes, un questionnement du même ordre se fait jour: il concerne le rapport du film à la réalité ou encore à l’actualité.
À partir de l’étude des photographies de presse qui avaient retranscrit l’événement de Budapest, Peter Watkins réalise une fiction dont la physionomie est très proche d’un documentaire. Pourtant, il s’agit d’une mise en scène cherchant à retranscrire l’événement dramatique.
En contrepoint, comme réponse à la lettre d’intention que proposaient les critiques de l’exposition « Utopia Station » dans le cadre de la Biennale de Venise, Deimantas Narkevious filme un monument édifié à Vilnius pour célébrer anciennement la Révolution d’Octobre, un monument devenu aujourd’hui un Centre d’art contemporain. Quelques personnages y sont interviewés dans une architecture souvent filmée déserte ou bien, on aperçoit, au cours d’un plan large, derrière une vitre, la circulation saccadée de quelques visiteurs. S’il s’agit bien ici d’un documentaire, le rythme des prises de vue, les cadrages serrés, la musique ont tendance à fictionnaliser le film, qui, pour autant, avec singularité, interroge l’espace sociologique d’un monde mouvant, d’un pays en mouvement depuis l’effondrement du bloc de l’Est, autant qu’il interroge la forme documentaire elle-même.
Quant au médium photographique investi comme témoin de l’action ou de la performance, dans une perspective que Nicolas Bourriaud qualifierait d’esthétique relationnelle, l’œuvre de Julius Köller et celle de Roman Ondak, artistes qui ont une génération d’écart et qui se connaissent et s’apprécient mutuellement, possèdent la particularité d’interroger la réalité sociale à travers des dispositifs qui privilégient la rencontre, l’échange entre les personnes, la part vivante de l’art, et encore, le constat politique.
Ainsi, quelques photographies en noir et blanc montrent Julius Köller au cours de performances ou bien elles reproduisent un écran de télévision, par le biais duquel l’artiste s’approprie des images d’actualité, d’hommes politiques. Les photographies de la série « Tomorrows », de Roman Ondak, donnent à voir dans leur simplicité, des enfants dans des situations particulières. En fait, elles sont le témoin d’une intervention que l’artiste a réalisé