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PHOTO | CRITIQUES
Anri Sala
It Has Been Raining Here
06 oct. - 24 nov. 2001
Paris. Galerie Chantal Crousel
La vidéo Arena du jeune artiste albanais Anri Sala opère un passage du champ documentaire à la sphère de l’art, c’est-à-dire au cinéma d’exposition. Dans un dispositif se réappropriant la salle de cinéma — projection sur grand écran, quasi obscurité —, le spectateur est convié à visiter le zoo quasiment désaffecté de Tirana.


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Par Eric Vidal

En 1997 le jeune artiste albanais Anri Sala réalisait Intervista, un court métrage dans lequel il confrontait sa propre mère à son passé de jeune militante communiste. A partir d’images d’archives privées de bande-son, on voyait celle-ci s’entretenir avec un journaliste lors d’un congrès des jeunesses communistes. Intrigué, Sala avait fait décrypter l’interview par une école de sourds-mues. Le déchiffrage des paroles révélait un soutien idéologique enthousiaste et sans failles envers l’ancienne dictature d’Enver Hoxha, et cette découverte créait une sourde violence où l’intime et le politique se jaugeaient à l’aune de l’Histoire.

Pour sa première exposition personnelle à Paris, Anri Sala s’est ostensiblement éloigné de la sphère de l’intime (qu’il continue cependant d’ausculter dans ses marges). Les vidéos et les photographies en couleur se situent désormais dans un rapport plus distancié avec le réel, au risque de rendre certaines œuvres assez hermétiques. Intervista était, en effet, en prise directe avec son sujet. Le film tissait une étroite relation "documentaire", dans l’acception cinématographique du terme, que sa forme traduisait (multiplication des registres et catégories d’images, entretiens, enquêtes, caméra à l’épaule).
Ce travail sur la représentation est ici délaissé pour un cinéma de pure présentation. La vidéo Arena exprime bien cette rupture esthétique où, dans ce passage du champ documentaire à la sphère de l’art, c’est-à-dire au cinéma d’exposition, se joue une certaine réorganisation du visible et de l’invisible, du champ et du hors champ.
Dans un dispositif se réappropriant la salle de cinéma — projection sur grand écran, quasi obscurité —, le spectateur est convié à visiter le zoo quasiment désaffecté de Tirana. En de longs travellings (peu ou pas de zooms), Sala enregistre, comme le ferait le balayage d’une caméra de télésurveillance, un espace délabré, vidé de toute présence humaine. Les animaux même semblent absents, à l’exception de quelques rares primates entraperçus dans le lointain et d’une bande de chiens errants dont les grognements épars hantent la piste sonore. L’état de délabrement et d’abandon du lieu, qui évoque en filigrane la situation économique et politique de l’Albanie, crée un malaise, renforcé par les mouvements panoramiques et les bruits d’une bande-son feutrée, au bord de la catatonie.
Filmé à travers les vitres depuis l’intérieur de la structure, les reflets et les transparences révèlent les pouvoirs aliénants des formes architecturales (un couloir à 360° faisant office de séparation, des pavillons décrépis où croupissent des animaux). Ces jeux entre le dedans et le dehors donnent le sentiment d’être, à son tour, à la place des animaux encagés. Une inquiétante étrangeté prolongée par l’immobilité pesante des grands formats photographiques aux titres évocateurs (Casa Zoo 1, Casa Zoo 2, etc.), où enfermement et torpeur contaminent le présent.

Cette figure de l’aliénation esquissée plus haut, qui interroge la mémoire et l’identité individuelle ou collective, est plus allusive dans les autres travaux présentées au sous-sol de la galerie, et qui manquent un peu d’épaisseur. La vidéo Missing Landscape notamment, au titre énigmatique, montre en plan fixe des enfants jouant au football dans un paysage de montagne austère et grandiose. À l’écart du monde des adultes, comme entièrement tourné vers ce " paysage manquant " qui semble les appeler au-delà des montagnes à chaque fois qu’ils sortent de l’écran pour récupérer le ballon, leur joie simple contraste singulièrement avec le sentiment d’apathie, de déréliction et d’enfermement à l’œuvre dans Arena.

C’est finalement dans Promises que l’artiste renoue indirectement avec l’histoire de son pays. Dans cette vidéo, où quatre jeunes Albanais répètent à tour de rôle une phrase d’Al Capone — Nobody puts a price on my head and lives (Personne ne met ma tête à prix et vit) —, le dispositif est parasité par l’impossibilité de l’un d’entre eux à prononcer des mots qui lui évoquent peut être un passé douloureux. Encouragé par des voix hors champ, le jeune homme finit par vaincre son trouble et, dans un souffle, lâche la sentence. Dans ce dispositif qui relève autant de l’interrogatoire musclé que du casting de cinéma, Anri Sala interroge ce qui se trame derrière les mots et ne peut s’énoncer.

Œuvre(s)
Anri Sala
Arena, 2001. Vidéo couleur. 4 mn 38.

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