Par Judith Bacon
Laurent Busine, commissaire de l’exposition «Dix-sept en zéro sept» et Directeur du Musée du Grand Hornu en Belgique n’a pas seulement découvert des artistes très prometteurs derrière les étudiants de l’École des Beaux Arts de Paris félicités en 2007 ; il a aussi réuni des observateurs un peu fous de champs d’investigation inédits.
Grâce à une scénog
aphie de l’immersion, le visiteur pénètre en spéléologue douze mondes décalés dans la galerie du Quai Malaquais. Du hall d’entrée très éclairé au fond plus tamisé, on passe de territoires publics et impersonnels — les installations sculpturales de Jean-François Leroy et Alexandre Oudin — à des domaines privés et intérieurs — les photographies familiales de Juliette Delaporte et la tente cosmogonique de Benoît Piéron.
Entre ces deux pôles, se tiennent quatre pièces secrètes en forme de cabinets de curiosité. La vidéo de Claire Glorieux sur des jumeaux autistes, l’installation multimédia d’Anne Le Hénaff sur des hommes et des femmes retraités,
la chambre des merveilles de Valentin,
le cimetière des oiseaux de Jean-Baptiste Calistru sont autant de boîtes à mystères déjouant les tabous de notre société.
Et du public à l’intime, la préoccupation est la même: faire vaciller les limites du regard et découvrir des mondes insoupçonnés. Comme Jean-François Leroy qui invente une drôle de composition mobilière: des sculptures composites, toutes nivelées à un mètre cinquante du sol, jonchent le hall. Chacun de ces
Objets-béquilles est un entrelacement étrange de deux parties distinctes:
la Table est faite d’une planche de bois posée à la verticale dans un réceptacle de verre,
la Moquette se retourne comme un chiffon sur un tube de métal.
Qui soutient l’autre, qui orne l’autre ? Les fonctions sont détournées pour une sculpture au-delà des genres. Alexandre Oudin utilise, lui, les objets de l’ordinaire pour bousculer les termes de la représentation. La photographie d’une chaise à l’échelle 1/1 devient plastique et tridimensionnelle en se pliant sur une chaise réelle. Drôle d’illusion d’optique, de faux trompe-l’œil qui s’affirme comme tel.
Les deux étudiants altèrent notre mode de perception de matériaux et d’ustensiles dits triviaux : sous l’apparence du banal se découvre l’extraordinaire de mondes en trois dimensions.
D’autres univers, plus confinés, se dévoilent le long des quatre pièces en enfilade, avec toujours ce souci de porter un regard inédit sur des pans peu explorés ou «mal vus» du monde.
Dans sa vidéo
Jardins d’hiver, Anne Le Hénaff accorde du temps à ceux qui n’en ont plus: l’artiste a suivi le quotidien lent et mesuré de pensionnaires d’une résidence pour personnes âgées. Le plus souvent le visage est hors champ. Les gestes réglés des résidents agitent à peine les plans longs et fixes de ces espaces réduits. Le silence ambiant se fait un peu morbide lorsque des silhouettes en transparence évoquent des fantômes.
Mais jamais la caméra exploratrice ne sombre dans le mélodrame. Au détour d’une conversation, on capte des paroles pleines d’autodérision et d’une âpre lucidité : «Je suis statistiquement mort.», clame un homme qui, quelques minutes auparavant, nous parlait de l’engouement actuel pour les Sudoku.
Claire Glorieux pointe également sa caméra sur des individus décalés :
Voir la pulpe analyse le comportement répétitif de jumeaux autistes. Une poésie de l’absurde émane de leurs actions vaines, comme celle de tailler des crayons ou de découper en miettes une mappemonde.
D’une autre manière, Jean-Baptiste Akim Calistru, moitié ermite, moitié artiste, s’intéresse également à ce que délaisse le spectacle médiatisé du monde. Lorsqu’il se retire en pleine campagne, pour de longs séjours, au lieu-dit «La Lande», il veille sur les oiseaux, sur leur vie et surtout sur leur mort : de ces pérégrinations en solitaire, il tire des boîtes à jeux et autant d’enterrements d’oiseaux.
Ces petits cercueils en bois, plus petits que des boîtes à chaussures, sont réalisés avec une grande minutie. On y découvre un petit fossoyeur de plomb, sa pioche, un oiseau de plomb gisant sur de la terre, et des larmes, précise la notice des pièces. Ces petits trophées ludiques exaltent une perception entre science et poésie.
Les artistes de «Dix-sept en zéro sept» explorent ainsi des moments faibles, anti-spectaculaires. Ces expériences intimes, loin d’être complaisantes, nous font sentir le passage du temps.
Ce dernier s’étire dans les grandes photographies couleur de la série
La