Par Emmanuel Posnic
l’artiste (Bertrand) et la fragilité de la matière à la surface, brillante et légèrement transparente en conflit avec l’épaisseur de l’objet (Afif).
« Part 2 » place Jordi Colomer autour de trois autres artistes extérieurs à la galerie. Valérie Jouve, George Dupin et Santu Mokofeng partagent le plateau de cette deuxième et dernière session. La parenté entre les quatr
y est évidente : outre le médium photographique qui les rapproche immanquablement, chacun cultive à sa manière le paysage urbain et cosmopolite qui fait la beauté des villes contemporaines. Chacun cernent également à sa manière une écriture visuelle suspendue à la critique de cette urbanité et la tension qui s’en échappe.
Valérie Jouve poursuit son exploration de la rue et des habitants qui l’occupe, au jour le jour. Ici, une femme assise sous un abribus, plus loin des hommes et des femmes photographiés à la volée, de profil, dans la dynamique de leur marche. La focale est toujours aussi précise et le travail, long cheminement vers l’âme de ces figures anonymes, aussi percutant.
Les personnages de Jouve, perdus dans l’immensité de la ville, font écho aux photographies tout aussi sensibles d’un Santu Mokofeng lorsque celui-ci explore les bas-fonds des ghettos sud-africains. Photographe de l’Appartheid, il est également celui qui a mis en image l’avènement de la démocratie dans son pays d’origine. Ses réalisations abordent depuis quelques années la situation critique d’une population noire retenue dans ses espoirs par une pauvreté toujours aussi présente. Ses photographies, véritables instantanées de vie en noir et blanc, parlent de la fugacité du rythme de la nuit. Elles jouent aussi sur les ambiances sismiques, les bruits, les odeurs, la vapeurs et cette brutalité permanente, rampante pourrait-on dire, tant le phénomène paraît totalement se confondre avec le quotidien urbain, entretenue dans les séries sur Soweto.
D’autres photographies, plus métaphoriques mais pas moins politiques fixent des murs et des angles de murs en plein cadre, toujours dans la pesanteur de ce noir et blanc tenace. Si la plupart de ses images laissent une profondeur de vision comme l’on accorderait un passeport vers d’autres possibles, la fermeture de ces murailles signifient bien l’impasse, l’ultime chance qui viendrait ici s’évanouir.
L’engagement politique de Mokofeng rejoint celui d’un George Dupin occupé à traduire en images les lieux de l’histoire du peuple juif. Une histoire heureuse et malheureuse comme le résumerait relativement bien la photographie prise à l’intérieur du Musée juif de Berlin. Dupin traduit le paradoxe de l’architecture pensée par Daniel Libeskind, entre la permanence de la pièce dessinée, sa parfaite stabilité et les multiples contractions, les découpages géométriques à l’excès qui font la force de l’hommage rendu au peuple juif.
Face à ce témoignage, qui redonne au paysage sa dimension historique et politique, Jordi Colomer revient avec une pièce en huit actes (
Anarchitekton), dernier refuge de l’ironie politique paysagère. On y voit un homme courant sans discontinuer au milieu des architectures symbole de la modernité, des immeubles d’habitation et leurs terrains en friche ainsi que le centre-ville de Brasilia porté par l’exubérance des constructions de Niemeyer. Au-dessus de sa tête, comme brandissant une banderole de manifestant, l’homme porte la maquette des lieux dans lesquels il fait ses apparitions furtives. Le matériau pauvre est une nouvelle fois de rigueur, cette fois-ci pour servir la cause du contre-pouvoir.
En portant l’image, c’est-à-dire la représentation factice, le double de papier, le personnage rend compte de la réalité des villes nouvelles, finalement pas plus convaincantes que leurs aînées. Comme si la maquette révélait avec encore plus d’acuité l’erreur de ses constructions sans histoires. Comme si le rêve de construction était le point culminant de l’utopie sociale.
Self-portrait s’achève sur cette promesse tronquée certes, mais souligne aussi à quel point l’engagement parmi la jeune garde a de beaux jours devant lui.
Œuvre(s)Self Portrait I
— Saadane Afif,
Brume, 2003. Aluminium, adhésif réfléchissant. 210 x 390 cm.
— Jean-Pierre Bertrand,
YG 01122, 2002. Medium flamand sur papier. 205 x 153 x 1,5 cm.
— Jordi Colomer,
Le Dortoir, bande son, 2002. Carton, bois, plastique, matériel électronique, disque-compact. 142 x 113 x 53 cm.
— Didier Marcel,
Sans titre (maquette), 2004. acier galvanisé, moteur électrique.
— Stefan Nikolaev,
Marlboro Boxes- Silkscreen Ink on Painted Wood, 2004. Sérigraphie, contre-plaqué, peinture. 30 x 45 x 25 cm (chaque).
Self Portrait II
— Jordi Colomer,
Anarchitekton Brasilia, 2004. 8 photos contrecollées sur dibond. 79 x 114 cm (chaque).