PHOTO | CRITIQUES
Thomas RuffJPegs ou l’image-écran 07 janv. - 17 févr. 2006
Paris. Galerie Nelson-Freeman
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Par Etienne Helmer à partir duquel ou desquels apparaîtra le sujet de l’image dans son faux-semblant de continuité. Les images-écrans auxquelles renvoient les JPegs n’ont donc pas la consistance matérielle des photographies ordinaires. Leur statut est éminemment fugace, puisque le sujet de l’image ne surgit que du hasard d’une rencontre, celle d’une image et d’un point de vue. Ainsi, dans un seul et même mouvement, les
JPegs donnent le réel et le dérobent; la puissance de dissolution portée par cette pixellisation savante fait pendant à la brillance et à la vibration qui nous sont restituées dans l’instant fragile où nous trouvons un point de vue révélant la composition et le sujet d’ensemble. Cette apparition toujours menacée de disparition fait ainsi écho à l’inévitable précarité des images que nos écrans nous livrent, et qui tient à plusieurs choses: mémoire limitée des machines, flux d’images qu’on ne peut toutes retenir, et surtout l’écran sur lequel rien ne peut s’imprimer à proprement parler, demeurant irrémédiablement vierge de toute trace. Entre le noir sous-jacent des écrans et l’errance du regard en quête du bon point de vue, seul le flou demeure.
Ce n’est donc que dans l’éclair d’une coïncidence que peut s’immiscer le jugement de réalité quant au sujet de l’image. Dans les JPegs en effet, le réel est plutôt ébranlé qu’annulé: le regard oscille en permanence entre la reconnaissance quasi immédiate d’événements ou de lieux devenus familiers - les attentats du 11 septembre ou le temple d’Angkor - et l’effort de reconstitution toujours précaire d’une image qui pourrait aussi bien avoir été forgée de toutes pièces par une machine, sans référence aucune au réel. La réalité du sujet ne se soutient donc que des images que nous projetons sur ces images-écrans que sont les JPegs. En l’absence de titre, rien ne permet d’authentifier avec certitude le temple d’Angkor et l’explosion du Pentagone. C’est donc la référence à d’autres images qui permet la reconnaissance. Mais c’est surtout ce désir d’authentification et d’identification qui est ici mis en question, parce que voué à l’incertitude. Pour rendre lisibles ces images et leur donner un sens, nous projetons en effet presque spontanément sur elles d’autres images, tirées de notre mémoire (clichés des attentats, cartes postales du Cambdoge, etc.): nous participons donc à la fabrication du sens de ces images. Elles jouent donc une nouvelle fois le rôle d’un écran, allumé cette fois-ci par notre propre regard en quête de sens et d’identification. De ce point vue, l’écart entre les JPegs représentant des paysages anonymes de montagne ou des arbres et ceux évoquant les attentats du 11 septembre ou le temple d’Angkor devient donc assez mince puisque, prises en elles-mêmes, sans titres ni commentaires, toutes ces images purement anonymes restent ouvertes à l’hypothèse de la fiction comme à celle de la réalité.
L’anonymat de ces clichés est donc le corollaire de leur adroite atomisation interne. Toutes les images pouvant être réduites à un petit nombre de carrés ou d’atomes d’écran, elles ne se distinguent plus par leur référent «réel» mais uniquement par l’agencement de ces atomes. C’est ce que souligne le titre global des clichés exposés à la Galerie Nelson, qui fait planer le doute sur la singularité et donc sur l’authenticité des événements et des lieux. Évoquant le format informatique auquel toutes les images numériques peuvent être ramenées sans distinction, JPegs est le nom générique d’images sans nom, réductibles à un jeu d’impulsions électriques absolument indifférent à leur contenu. Les JPegs plongent donc le monde dans le noir de l’anonymat, celui de l’écran dans sa pure fonction de manifestation et de configuration des images, sans égard pour le rapport que le sujet entretient avec le réel. Les images-écrans nous placent ainsi toujours au bord de l’insignifiant, au bord du silence, et vibrent d’un étrange scintillement: est-ce celui de la vie ou la brillance lumineuse des machines? Les JPegs révèlent toute l’ambiguïté des images-écrans: écrans au réel mais écrans du réel, dorénavant indiscernable en soi de la fiction. Peut-être n’y a-t-il donc rien en dehors de l’écran, et Thomas Ruff nous abandonne à cette incertitude.
Œuvre(s) Thomas Ruff:
— JPegs, 2004. C-print. 246 x 188 cm.
— JPegs, 2005. C-print. 188 x 257 cm.
— JPegs, 2004. C-print. 188 x 311 cm.
— JPegs, 2004. C-print. 188 x 188 cm.
— JPegs, 2004. C-print. 244 x 188
   
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