ART | CRITIQUE

Panos. Prison Break

PGalerie In Situ
@26 Mar 2014

L'exposition «Paños. Prison Break» présente des illustrations réalisées sur des mouchoirs par des prisonniers latinos incarcérés à Los Angeles. Telles des missives, ces paños permettent aux prisonniers de communiquer avec leur famille. Stylisés comme des tatouages, ce sont aussi des supports d'expression artistique où les fantasmes rencontrent la culture populaire.

L’exposition «Paños. Prison Break» rassemble une trentaine de paños («étoffe», en espagnol) réalisés par des prisonniers latinos incarcérés dans des prisons de Los Angeles. Ces mouchoirs illustrés au stylo à bille sont utilisés, telles des missives, pour communiquer avec l’extérieur, avec les familles, les amis et les compagnes. Initiée dans les années 1940 par des détenus chicanos, cette pratique a perduré jusqu’au début des années 2000.

Fortement marqués par la subculture latino, très étrangère à la culture dominante et artistique, les dessins sont réalisés par des illettrés et reclus en milieu carcéral qui se situent en marge de toute culture artistique. En noir et blanc ou en couleurs, le style et les motifs archétypaux sont typiques du tatouage réaliste, remarquables par la précision du trait et la finesse des ombres. Les compositions enchevêtrent des motifs et figures d’inspiration religieuse, érotique, ou populaire.

Deux paños signés Tracy W. Nunes sont particulièrement éloquents quant à la réalité de la vie carcérale. L’un figure une séance de tatouage dans une cellule où deux prisonniers n’ont qu’une simple serviette autour de la taille. Dans l’autre dessin, un homme poilu, lui aussi presque nu, regarde la télévision en fumant avachi dans un canapé. Sa tête ornée de cornes et ses oreilles pointues le font ressembler à un elfe de série télévisée, ou à un personnage de bande dessinée.

Plus travaillés, d’autres paños enchevêtrent les motifs assez éclectiques: des tatouages, des temples et des masques aztèques et mayas d’inspiration précolombienne, des Indiens arborant la coiffe amérindienne en plumes évoquent le western; tandis que les berlines, caïds, armes à feu et billets de banques, rappellent l’époque de la prohibition et des guerres de gangs. Legends Never Die est un portrait de héros de la révolution. De nombreux personnages, créatures et dragons témoignent d’un imaginaire fantastique, tandis qu’un dessin signé Hernandez s’inscrit, lui, dans l’univers du cirque.

Les thèmes macabres, hantés de pierres tombales, de squelettes et de têtes de morts mêlent leur noirceur aux émouvantes figures d’un gamin et d’un adolescent, l’air pensif et sombre, mais dont les corps craquelés semblent évoquer une enfance brisée.

L’érotisme et la sensualité sont omniprésents dans les figures féminines de fictions fantastiques ou de westerns. Des lolitas aux lèvres pulpeuses et aux poitrines siliconées expriment les fantasmes masculins. Dans Time is Never Enough, une femme exhibe sans détour son entrejambe et sa vulve. Plus sentimental et certainement destiné à la compagne de l’auteur, You Really Got a Hold on Me représente une ravissante princesse, robe et gantières en fine dentelle rouge, qui tient son amant dans la main en lui jetant un sort de son souffle enluminé d’étoiles…

Les thèmes religieux prédominent sur les paños destinés à la famille. Un auteur anonyme concentre son attention sur la Vierge de Guadalupe qu’il représente, dans un style finement singulier, tour à tour habillée aux couleurs du drapeau mexicain, ou entourée de roses. Un autre propose une composition équilibrée entre la Vierge, le Christ en croix, des roses, et une reproduction de L’Ultima Cena de Léonard de Vinci. Le Christ à la couronne d’épines est un thème récurrent, notamment dans Americas Most Needed ou Mum Dad Love You. Au pied d’une crucifixion, un fils enlace son père comme pour demander pardon, ou en signe de réconciliation.

La galerie Christiant Berst propose en outre une exposition satellite consacrée à l’artiste cubain Boris Santamaria, un descendant d’une grande famille de la Révolution cubaine des années 1950. Ayant précocement quitté le domicile parental, il a mené une existence marginale, entre mouvance punk, mendicité et prison, c’est-à-dire entre drogues, médicaments et séropositivité. Les dessins qu’il réalise à partir de 2008 sont imprégnés de ces expériences. Les fonds sont systématiquement hachurés de lignes bleues semblables à des barreaux de prisons. Des personnages dont du sang perle de leurs yeux et narines transpirent l’angoisse et la morbidité, tandis que des ecclésiastiques semblent établir des liens entre Église et nazisme… Boris Santamaria s’oppose à toute forme d’autorité religieuse, politique, ou économique.