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Olivier Masmonteil

Olivier Masmonteil est peintre de paysage. A moins de quarante ans, il n’est pas évident de percer dans le monde de l’art contemporain. Retour sur un parcours atypique.

Pierre-Evariste Douaire. Pourquoi ne peindre que des paysages?
Olivier Masmonteil. Je suis un rural. Aux Beaux-Arts de Bordeaux, venant de Brive, j’étais considéré comme un plouc. Faire de la peinture dans les années 1990 était mal vu, voire interdit. Alors s’enfermer dans un genre comme le paysage était tout simplement impensable pour les tenanciers de l’art contemporain. Je suis un pêcheur à la mouche également. Tu vois, c’est le mec qui se trouve au milieu de la rivière. Il est complètement entouré d’eau. Il est au milieu de cette surface lisse, il mouline avec son poignet et fait voler sa ligne. C’est un geste que l’on peut retrouver en peinture, sur la surface de la toile par exemple. Cette occupation a à voir avec l’opacité et la transparence, autant d’enjeux qui se retrouvent dans ma peinture.

Le reflet de l’eau t’inspire?
Olivier Masmonteil. Au début, je peignais dans un style matiériste, à la manière de Fautrier ou de Tapies. J’aime les reflets sur l’eau et en peinture mais je ne suis pas à l’aise dans cet exercice quand il s’applique au visage. Je ne m’autorise pas à déformer un portrait alors que je le fais pour un paysage. A l’intérieur de ce cadre, tu peux être libre d’avoir des parties plus floues que d’autres.

Les grands espaces te motivent, te procurent de l’émotion?
Olivier Masmonteil. Je te répondrai Jim Harrisson ou Into the Wild de Sean Penn. L’appel de la forêt, l’appel du large.

Pourquoi utiliser des grands formats?
Olivier Masmonteil. J’entretiens un rapport physique avec mes toiles. J’ai une attirance pour les grands formats. En général, elles font deux mètres d’envergure, comme moi. Je suis très grand. J’aime cette idée d’avoir une surface à peindre. C’est un terrain de jeu, un véritable territoire à investir. Cela me donne une envie de peindre. L’idée de départ implique obligatoirement un format plus ou moins grand. Je pars toujours de ma taille. La toile sera un peu plus ou un peu moins grande que moi.

Tu fais corps avec ton tableau?
Olivier Masmonteil. Je peux danser avec la toile, la combattre. Il y a toujours de l’élégance et de la sensualité dans le geste.

D’où vient cet amour des grands formats?
Olivier Masmonteil. Sans hésitation: du Louvre. Quand tu visites le musée, c’est juste énorme. C’est une grande pâtisserie.

Il y a beaucoup de plaisir dans ta peinture.
Olivier Masmonteil. La notion de plaisir est très importante dans mon travail, c’est une activité évidente, c’est en même temps une force. Cela permet d’avancer et de travailler beaucoup et longtemps.

Peindre, ce n’est pas évident.
Olivier Masmonteil. Il faut avoir une certaine prétention pour peindre. L’histoire de l’art est riche. Peindre consiste à s’y confronter. A un moment donné, il faut accepter cet héritage et se mesurer à lui. Tous les amis peintres de ma génération ont ce rétroviseur en face d’eux. C’est un moteur qui nous booste pour avancer. C’est une saine émulation. Nous voulons être à la hauteur des plus grands. C’est abrupte comme affirmation, mais nous en parlons entre nous. C’est très présent, que ce soit chez Julien Beynetton, chez Gregory Forstner ou chez Duncan Wylie. Cela aboutit à des choix radicaux. Cela renforce notre détermination.

C’est une réponse à l’ironie ambiante?
Olivier Masmonteil. J’ai commencé à peindre quand l’ironie était à l’honneur avec Maurizio Cattelan. Mais depuis, cela s’est changé en cynisme ambiant. La scène actuelle ressemble un peu à Julien Doré. Tout est dans le second degré. A force, on a compris. Tout n’est que dérision et troisième degré. Ça tourne à vide à force. Cattelan est un très bon artiste mais il est le David de notre époque. Les peintres, à mon avis, se rapprochent plus de Delacroix. Les enjeux en peinture me semblent supérieurs. Elle ne joue pas dans le même champ que la scène contemporaine, me semble-t-il.

La peinture n’est pas morte (ironique)?
Olivier Masmonteil. Depuis son origine, la peinture est déclarée comme finie. Depuis toujours, on annonce sa fin. C’est vrai chez Pline. Dans son Histoire naturelle, il écrit que «la peinture romaine expire». La même chose est visible à la Renaissance. Chaque nouveau chef d’œuvre est déclaré indépassable. Chaque nouvelle toile annonce la chute du genre. La photographie au XIXè siècle provoque la même peur. Pourtant, l’impressionnisme est né directement de cette invention. Loin de l’affaiblir, la technique renforce la peinture. Elle l’oblige à s’ouvrir à de nouveaux horizons, comme l’abstraction. Ce constat est valable encore aujourd’hui. La multiplication des médiums libère la peinture de tout ce qu’elle a été. Elle peut s’émanciper du pouvoir, de la propagande, de la religion, de la commande pour ne jouer que son rôle. Cela permet d’embrasser l’histoire de la peinture sous un nouveau genre. La peinture est désormais débarrassée de toutes les connotations externes à elle-même.

Comment un jeune peintre, rue Louise Weiss, rencontre-t-il le succès au début des années 2000?
Olivier Masmonteil. A notre propre surprise, la première expo a été un succès public et critique. Ce n’était pas évident sur le papier. J’étais jeune, inconnu. J’exposais rue Louise Weiss chez Suzanne Tarasieve et ce fut un super succès. Pourtant, elle venait de Barbizon et moi, mes toiles avaient pour référence Poussin. Ce n’était pas gagné. Philippe Piguet m’avait prévenu que ça serait difficile. Il m’a soutenu en écrivant le texte du catalogue. Mais la surprise fut tout autre. Tout d’un coup, la peinture ne posait plus aucun problème. Peindre des paysages à l’huile dans un grand format était complètement accepté. Le faux débat sur la mort de la peinture était dépassé.

Comment expliques-tu cette acceptation de la peinture et du paysage?
Olivier Masmonteil. Je pense que le sujet du paysage était à la mode et très présent dans d’autres médiums, comme la photographie et le cinéma. Ruff ou Gursky proposaient eux aussi des grands formats.

Vous êtes toute une bande de peintres qui se serrent les coudes.
Olivier Masmonteil. Depuis ma formation aux Beaux-Arts de Bordeaux, je suis resté fidèle à l’aphorisme de Baselitz qui dit que «l’on ne peint jamais mieux que ce que l’on aime». Ceci est vrai pour tout un groupe d’amis et de peintres. Notre point commun à tous, c’est d’avoir souffert durant nos années de formation. Nous n’avions pas de professeurs qui s’intéressaient à notre travail. Tout le monde nous disait d’arrêter de peindre. Ils auraient préféré que nous fassions de la vidéo, façon Douglas Gordon, ou de la photographie. Pour nos maîtres. il était inimaginable qu’un support ancien puisse être porteur de modernité. En province nous avons tous eu la même frustration. A Paris, c’est un peu différent car il y avait l’atelier de Vladimir Velikovic, Alberola ou Buraglio qui permettaient d’œuvrer. Ce ne fut pas dur mais pénible de devoir se justifier du choix de la peinture et du paysage. Grégory Forstner à Nice, Julien Beneytton et Duncan Wylie consituent un groupe qui s’épaule. Ce qui est drôle, c’est que depuis le début nous avons toujours bataillé. Mais cet exercice de justification nous est très utile aujourd’hui. C’est une force. Nous avons répondu aux questions, aux critiques et nous les avons surmontées. Nous faisions de la peinture et, en plus, chacun d’entre nous s’est entiché d’un sujet traditionnel comme le paysage, la nature morte, le portrait, les scènes de genre.

Echanger, parler de ton travail avec tes complices, c’est aussi important que nécessaire.
Olivier Masmonteil. Absolument. Je partage l’atelier avec Duncan Wylie et nous parlons régulièrement de nos travaux respectifs. Nous sommes opposés. Il est aussi instinctif dans la vie qu’il est réfléchi dans sa peinture. Tout l’inverse de moi. Nous avons l’habitude de parler de nos doutes, de nos impasses, de nos projets et cela permet de débloquer beaucoup de situations. Le simple fait de s’exprimer permet de corriger une bonne part de ses propres erreurs. A l’énoncé de la chose, tu t’aperçois que ça ne colle pas. C’est essentiel pour moi de procéder de la sorte, c’est une méthode que j’ai apprise quand j’ai séjourné deux ans à Leipzig en Allemagne. Dans cette ancienne usine de tissage aménagé en atelier collectif, les artistes se réunissaient toutes les semaines pour parler ensemble de leurs travaux. Dans l’assemblée, il y avait des architectes, des écrivains, des vidéastes, des peintres, des photographes. Les échanges étaient toujours porteurs et riches d’enseignements. Je ne peux plus me passer de cette interaction, de ce regard extérieur sur mon travail.

Parle-nous de ta série actuelle, exposée à l’espace Gonzalez d’Arcueil.
Olivier Masmonteil. Avec l’acrylique, je peins le fond. Il est plongé dans une atmosphère brumeuse, très diluée. Il représente l’espace. L’huile à l’inverse évoque le temps et se situe plus dans la narration. Elle me permet d’évoquer les instants que j’ai pu vivre devant ces paysages. Je la travaille sans pinceaux, directement à la main. Mes doigts glissent et électrisent le paysage avec des couleurs fortes.

Tu ne peins presque jamais devant le paysage.
Olivier Masmonteil. C’est très rare. Mon mode opératoire est le même. Je photographie plusieurs fois le lieu et je travaille le tout une fois dans mon atelier. Il faut que le tableau puisse se reposer à l’abri des regards. En général, pour cette série, je peins directement avec mes mains pour les effets narratifs. C’est à la fois gestuel et coloré. Grâce à cela, je peux me rappeler d’une averse tropicale en Guyane, de la descente d’un fleuve de l’Amazonie la nuit, du vol d’un Ibis rouge à Cayenne, de la brume ou de la boue d’une rivière.

Pendant trois ans, tu as réalisé 1000 tableaux, en plus d’un tour du monde où puiser ta matière première.
Olivier Masmonteil. Je venais de terminer un séjour de deux ans et demi en Allemagne et je commençais à me lasser des foires et des vernissages. Je peignais toute la journée depuis trop longtemps et surtout je commençais à apercevoir mes propres limites créatives. Ma série de lignes marchait bien, mais je me sentais un peu dans une impasse. Pour des raisons personnelles, je suis resté chez moi. Je me suis remis à peindre de petits formats que l’on peut réaliser assis et sur une table (27 x 35 cm). Je me suis remis à l’acrylique pour que cela ne sente pas l’huile dans tout l’appartement. J’avais besoin de me retrouver.

La série des 1000 tableaux commence par des paysages de ton enfance.
Olivier Masmonteil. 1000 tableaux, ce sont des paysages tirés de mes albums d’enfance en Corrèze. Au fur et à mesure que je copiais ces clichés, je me suis retrouvé avec cinquante tableaux. J’ai continué sur ma lancée. J’ai commencé à entrevoir la possibilité qui s’offrait à moi. Je voulais toujours ajouter un lieu. Il y avait toujours un paysage que je rêvais de peindre. Je suis parti voyager cinq mois autour du monde pour concrétiser cette démarche. Je me sentais en fin de course, j’avais une peur de l’inspiration et là j’avais une méthode qui s’offrait à moi. Je n’avais plus à réfléchir. La peinture de chevalet m’occupait l’esprit.

J’ai vu quelques vues urbaines de Bangkok. Vas-tu te mettre à peindre plus de scènes urbaines?
Olivier Masmonteil. La ville me fascine. Je marche beaucoup dans Paris. Mais pour peindre la ville, il faut que je m’y sente plus impliqué. Les 1000 tableaux étaient porteurs d’un parcours et d’une narration. Je les ai portés pendant trois ans. Je n’ai pas encore trouvé d’histoires à raconter sur la ville. Ça viendra peut-être…