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Old Dreams

Avec cette nouvelle exposition, Stefan Nikolaev ne se donne pas de répit dans sa quête d’identité. New Works Old Dream sonne comme une parole partagée entre l’espoir et la résolution. Ancré dans le monde contemporain mais attiré par le récit de ses souvenirs. L’artiste est d’ailleurs un peu comme son travail, éparpillé entre Paris et sa Bulgarie natale.

Souvent spectaculaires, notamment lorsqu’elles déploient de petits objets du quotidien dans des formats hors-normes, ses sculptures témoignent souvent du regard que l’artiste pose sur la réalité de la société de consommation. Entre le fétichisme de l’objet et l’aliénation dans lesquels celui-ci nous entraîne, Stefan Nikolaev évoque le règne d’un capitalisme à l’hégémonie molle mais rampante jusque dans les artères de nos sociétés séculaires.

Il se concentre sur quelques «figures» rhétoriques (le cow-boy, la cigarette, le cendrier) et, comme un prolongement à son propre parcours, crée des connexions entre l’Ouest formidable El dorado et l’Est engoncé dans ses réflexes autarciques.

Il y a peu, Stefan Nikolaev sculptait en marbre un immense paquet de John Player Special qu’on imaginait atterrir dans les limbes du commerce illicite bulgare. Pour l’exposition, il montre un distributeur automatique de billets fondu dans de l’or, un chic clinquant largement repris par les nouveaux nababs russes (Cry Me a River, 2009).
Que reste-t-il de l’identité d’une génération comme la sienne quand les deux pieds de l’Ouest s’enfilent aussi facilement dans les anciens sabots du bloc soviétique? Probablement le commentaire qu’il distille dans les pièces de l’exposition: à l’Ouest, la pensée globale mise au pas par la religion du marché; à l’Est, les mythes ancestraux et la violence qui les entourent.

Alignés près du mur, des crânes en porcelaine rehaussés d’une peinture dorée dans lesquels débordent des oranges (What Does Not Kill You Makes You Stronger, Fruit of the Loom, 2009). Plus loin comme jetées au sol, des bagues grand format aux diamants cerclés par des fourches assassines (Nikola et Donka, 2009).
Les premiers rejouent l’histoire d’un prince bulgare du VIIIe siècle découpant le crâne de son ennemi intime pour en faire une macabre coupe à vin. Les secondes rient de l’aïeul, prêtre aux mœurs obscures, retrouvé mort bague au doigt dans les bras d’une autre femme.
A la grande fresque historique et géopolitique, Stefan Nikolaev ajoute ainsi les récits pseudo-héroïques de sa véritable famille. Et c’est toute une généalogie privée plongée dans une ambiance fin de règne qui se retrouve subtilement confrontée à la métaphore de la vanité moderne. La volupté du kitsch, les codes virils et érotiques de la richesse: de quoi revisiter le thème de la déliquescence du monde contemporain.

Le romanesque un rien désuet de ses œuvres n’empêche pas l’artiste d’engager la réflexion sur le type de société que nous fabriquons. Si les cultures tendent à se rapprocher jusqu’à ce que s’amenuisent les particularismes, il n’en demeure pas moins qu’une pensée endogène a signé le deuil d’une pensée exogène.
C’est ce qu’il nous dit dans sa sculpture I Like America and America Likes Me, un remake en forme de pirouette de la célèbre performance de Beuys en 1974. Quand l’Allemand partait symboliquement à la rencontre de l’Amérique en s’enfermant pendant plusieurs jours dans la cage d’un coyote, alors même que la Guerre Froide éteignait à peine ses contre-feux, Stefan Nikolaev rejoue la scène en remplaçant justement Beuys par un coyote. Mais pas n’importe lequel, par l’inénarrable coyote de la Warner Bros.
Peut-on imaginer plus beau glissement de sens et partant, plus grinçant échec des utopies?

Stefan Nikolaev
What does not kill you makes you stronger, Fruit of the loom, sculpture, 2009. Fonte d’aluminium, céramique émaillée, or, fruits. 145 x 60 x 50 cm, crâne. 12 x 13 x 20 cm.
I hate America and America hates me, 2009. Bronze. 65 x 40 x 45 cm.
Cry me a river, 2009. Cuivre plaqué or 24 carats. 55 x 48 x 18 cm.
Donka, 2009. Fonte d’aluminium, granit. 30 x 55 x 75 cm.
Nikola, 2009. Fonte d’aluminium, granit. 65 x 52 x 70 cm.