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Non-Reducible Complexification

PStéphane Lecomte
@12 Jan 2008

Judit Kurtag nous propose une expérience sensorielle d’une grande intensité, dans le noir total de la galerie. Il y est question de souvenir, de mémoire, d’intériorité révélée.

On sonne. La porte de la galerie Dominique Fiat s’ouvre puis se referme sur un espace totalement noir. On pénètre dans l’univers de la jeune artiste, dont les oeuvres vidéo sont denses comme cette flaque d’eau sur un balcon. Le noir et le blanc prédominent. L’atmosphère est lourde, on s’y acclimate avec Puddle (2006).

Il faut prendre le temps d’admirer les vidéos de l’artiste, qui fait varier et maîtrise les effets. Il y a tout d’abord cette flaque d’eau qui semble anodine. Des phrases défilent formant alors de légères vagues. Une musique lancinante, composée par le père de l’artiste, accompagne le texte. Et l’introspection semble se dévoiler. Les phrases sont obsessionnelles. Certains mots reviennent. Il semblerait qu’il n’existe plus de dialogue avec l’extérieur. Les barreaux l’empêchent de s’évader. Il y a eu une cassure entre le monde extérieur et l’individu, hanté, qui se replie sur lui-même. Le rapport à l’Autre n’existe plus. Qu’est-il arrivé?

Il y a de la sensualité chez Judit Kurtag. C’est le cas dans Métalogue 2. Est-ce elle qui remue sur ces matelas? Nous invite t-elle dans son rêve? Est-ce un simple rêve? L’absence de bande-son devient inquiétante, voire assourdissante. Des formes se superposent à d’autres. Un homme et une femme semblent revenir. Est-ce un souvenir? Les scènes s’enchaînent et se fondent entre elles pour ne plus être identifiables. Plusieurs souvenirs s’entremêlent. Avec cet environnement total, le spectateur perd totalement ses repères.

Les souvenirs et les obsessions sont lointains, mais ressurgissent. Ainsi, en un noir et blanc contrasté, des figures humaines apparaissent dans un intérieur. Une musique nous emporte dans cet univers. Les formes se révèlent puis se fondent entre elles pour enfin disparaître. D’autres naissent en surimpression. Les figures propres à l’artiste nous obsèdent. Elles vont et viennent. Est-ce le souvenir d’une personne disparue? A l’opposé de l’oubli est l’obsession.

Cette obsession est présente dans une nouvelle vidéo, De la tranquillité des paysages. Judit Kurtag joue aussi bien avec les images en mouvements qu’avec les images fixes. L’oeuvre, montée en diaporama, propose une succession d’images au rythme variable. Les images s’enchaînent en boucle pour que l’on ne puisse plus les distinguer. Puis, elles se figent. Les instants sont paralysés un court instant. Parfois, il s’agit d’un fragment de peau, d’un arbre, d’un sexe d’homme… L’obsession grandit. Comme si l’on n’arrivait pas à se débarrasser de ses images. Elles reviennent, mais on aimerait ne plus les voir, ne plus les avoir en soi.

Grâce à un dispositif de plusieurs vidéos en boucle, Judit Kurtag nous propose un travail sur la mémoire, l’oubli, les obsessions. Nous sommes immergés dans son univers. Les vidéos dialoguent entre elles pour nous exposer les relations entre le conscient et l’inconscient, entre le passé et le présent, entre l’intérieur et l’extérieur, entre le «je» et l’ensemble des autres. Les apparitions et les disparitions sont communes à chacune de ces vidéos. Le spectateur perd ses repères.

L’oubli est-il volontaire? Oublier un souvenir et se débattre avec lui. Oublier une image. Oublier quelqu’un. Un souvenir est parfois violent, agressif et lancinant. Et dans ce cas, on se débat. L’artiste expose un dispositif sensible où dialoguent les multiples expériences subjectives et objectives, physiques, sensorielles, et mentales. Comment pouvons-nous oublier des obsessions? Comment avons-nous pu oublier certaines choses? Avons-nous peur de nos souvenirs?

Traducciòn española : Patricia Avena

Judit Kurtag
Puddle, 2006. Vidéo DV, couleur et son. 7 mn.
De la tranquillité des paysages, 2006. Vidéo DV, couleur et son.
Métalogue 2, 2006. Vidéo DV, son.
Phantom, 2006. Vidéo DV noir et blanc et son. 3 mn.
Faces, 2006. Vidéo DV noir et blanc montée en boucle. 2 mn 38 s.