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Par Aurélie Bousquet C’est derrière sa société pharmaceutique fictive, Jesus Had A Sister Productions, qu’opère l’artiste canadienne Dana Wyse. A la manière d’un dealer, elle propose des solutions rapides et bon marché pour réaliser nos rêves. Parmi la foule de désirs qui nous hantent afin d’avoir une vie meilleure, il s’agit d’en choisir un, capital, vital, et de concentrer toute son énergie dessus. Acheter une pilule à 10 euros, c’est déjà savoir choisir un objectif et faire un pas en avant vers son accomplissement. Reste à savoir si ce désir nous est propre ou s’il est le fruit d’une assimilation inconsciente des messages des médias et de la société qui est la nôtre. Car sous couvert de nous vendre une aide thérapeutique, Dana Wyse nous livre un commentaire critique sur notre société, ses normes, ses stéréotypes, ses modèles et ses cadres. En tant qu’artiste, Dana Wyse n’a pas voulu se soumettre aux cadres dictés par le monde de l’art. En effet, pourquoi l’artiste devrait-il se maintenir dans un rôle et une position, uniquement car c’est ce qu’on attend de lui ? Pourquoi devrait-il toujours être une personne à part, en position de surplomb sur le spectateur, créant de ses mains des œuvres uniques destinées à être vendues à un cercle de riches collectionneurs ou à être exposées sur les murs impeccablement blancs d’un prestigieux musée ? Dana Wyse n’est pas la première à mettre à mal et à interroger le statut de l’artiste, de l’œuvre et du spectateur, toutefois elle crée par le biais de sa société et du mode de présentation/vente de ses pilules, une situation intéressante. Tout d’abord, en amont, ses pilules sont fabriquées et conditionnées, non pas par elle-même, mais pas ses assistantes dans l’atelier Jesus Had A Sister Productions d’Aubervilliers, qui a des allures d’atelier clandestin d’ecstasy. Une fois réalisées, les pilules, mais aussi les jouets pour enfants (qui sont d’une pertinence et d’un impact exceptionnels) sont montrés et vendus dans les librairies ou les boutiques des musées et lieux d’art contemporain, ainsi que dans quelques supermarchés, aux États-unis. Les pilules, à la frontière entre le musée et la rue, entre l’art et la vie, entre le public et le privé, sont en même temps en exposition et à vendre. Elles ne sont pas destinées à être la future propriété fétichisée de quelques acheteurs d’art mais à entrer dans la vie de milliers de consommateurs/amateurs d’art potentiels. L’art n’est plus dans une œuvre unique mais dans un processus artistique plus large, Jesus Had A Sister Productions, dont les pilules et autres jouets, constituent les produits dérivés. L’art de Dana Wyse relève ainsi de ce que j’appelle l’esthétique processuelle dans le sens où l’artiste exerce une activité non spécifiquement artistique, en dehors du champ de l’art, générant des produits dérivés, destinés au monde de l’art. Contrairement aux apparences, les pilules de Dana Wyse n’ont rien de comparable avec une œuvre telle que Lullaby Spring de Damien Hirst, armoire à pharmacie contenant 6 136 pilules, vendue 19,2 millions de dollars par Sotheby’s le 21 juin 2007. Les deux artistes, bien qu’utilisant dans ce cas le même matériau, déploient à travers leurs œuvres une attitude bien différente quant à leur statut d’artiste, à l’œuvre, à sa diffusion, et au spectateur. Dana Wyse est certes représentée par deux galeries (Anton Weller à Paris, Aéroplastics à Bruxelles), mais maintient cette monstration/diffusion des pilules à l’extérieur de celles-ci, et ne saurait s’en passer, sous peine de diminuer la validité conceptuelle de sa production. Tout comme les stacks de Felix Gonzalez-Torres, la diffusion est intrinsèquement liée à l’œuvre. Pour rappel, les stacks sont des piles de feuilles posées au sol. Le nombre de copies est illimité et la pile a des dimensions dites idéales par l’artiste. Le visiteur peut prendre une feuille et le propriétaire peut respecter les dimensions idéales de l’œuvre ou pas. Ce sont des œuvres non autoritaires qui demandent la participation du spectateur et le mettent face à ses responsabilités. En effet, si le visiteur prend une affiche, il participe à la disparition de l’œuvre, tout en favorisant aussi sa diffusion. L’on pourrait y voir la métaphore d’un virus, de la sculpture publique vue comme un virus, et qui se fait monumentale par sa diffusion. A travers ces stacks, il est donc question de partage, de don, de diffusion, mais aussi de perte, d’effacement, de disparition. Les stacks véhiculent un message fort sous une forme non autoritaire, presque neutre, légère, tout comme les pilules de Dana Wyse qui semblent parfois sorties d’un magasin de farces et attrapes. Quant à la reproductibilité, ... |

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