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Par Harald Theil Avec la série de photographies intitulée Toussaint, nous sommes confrontés à des images de grand format de lustres et de lampes lunaires accrochés à un plafond à peine visible. Par le cadrage et le format, ces sources de lumières sont d’une grande présence. La lumière qui les éclaire et en émane à la fois est impliquée sur trois niveaux différents: comme sujet, comme technique et comme symbole. La lumière est déterminante pour notre perception des choses; elle est constitutive du fonctionnement de la photographie et elle est un symbole de la connaissance puisqu’elle rend visible l’invisible. La lumière a aussi une valeur métaphysique. Nous pensons aux vitraux des cathédrales gothiques, aux scintillements des mosaï;ques byzantines, à la lumière des bougies qui les éclairent, mais nous pensons aussi à la lumière de Rembrandt. Tout comme la lumière dans la photographie est la cause d’une transformation réelle qui nous apparaît "miraculeuse", faisant resurgir sur le papier photographique une image, le surgissement du sacré transforme le profane, le rendant réel, selon Mircea Eliade, puisqu’investi de sens et saturé d’être. Ainsi, dans l’oeuvre d’Ana Apostolska, se superposent le vécu du quotidien et la mémoire du sacré. L’artiste interroge et réexamine par la photographie, moyen par excellence moderne, issu des "temps profanes", l’hétérogénéité du temps et de l’espace. Elle a conçu une installation de 365 photographies d’assiettes-auréoles (1995), échos d’icônes de calendrier des Saints et variation du mythe de l’éternel retour. Par des affichages sauvages de ces mêmes photographies, elle est intervenue dans le domaine "profane" de la rue. La source de tout ce travail est toujours l’acte répétitif et le quotidien, parfaitement illustré par la série d’installations (Table lumineuse, 1995; Pains, 1995; Les Douze, 1995; Echarpe, 1995; Plats, 1999) ayant comme sujet la nourriture, le repas et ses ustensiles: pains, crêpes, assiettes, tables, torchons, nappes. Cette série revisite les pratiques eucharistiques mais est aussi une réflexion sur la transformation des matériaux hétérogènes utilisés pour la préparation de la nourriture, en analogie au fonctionnement de la photographie et de toute sa "cuisine". L’interrogation sur l’hétérogénéité du temps et de l’espace se retrouve dans la série des Ephémérides, un travail débuté en 1998 qui se présente sous la forme de diptyques photographiques: les vues n’obéissant qu’à la seule contrainte de devoir faire des paires. Le jumelage d’images distinctes provoque une mobilité du regard qui fouille de l’une à l’autre les similitudes et les différences. Le va-et-vient entre les deux image produit un regard virtuel. Des moments et des endroits quotidiens de l’artiste sont ainsi extraits de l’anonymat et de l’évanescence du temps pour acquérir une puissance de signification. Ces petites photographies deviennent de vrais "signes de vie" envoyés périodiquement, et ainsi offerts en partage, à un public sélectionné. Les photographies de la série Toussaint sont des images issues de cette pratique quotidienne, hiérophanie en puissance de transformer le quotidien. S’agirait-il de portraits? Interprétation possible, surtout si nous considérons l’origine du mot Toussaint qui pourrait se lire ici "tous saints". En revisitant les mythes d’origines, en interprétant les fondements des rituels que nous suivons toujours tout en ayant oublié ou dénaturé leur sens, Ana Apostolska utilise des moyens et un langage contemporain d’une grande cohérence formelle et conceptuelle pour révéler ce sens, pour montrer ce qui est caché.
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