PHOTO

Marie-Laure Bernadac

Conservatrice générale chargée de l’art contemporain au Louvre, Marie-Laure Bernadac nous explique ses choix pour faire entrer les artistes vivants dans le plus grand musée du monde. Ancienne directrice du CAPC de Bordeaux, elle connaît les enjeux, les attentes et les risques d’un tel exercice de style. Le dialogue entre création et conservation n’est pas toujours évident à créer.

Pierre Douaire. Pourquoi demander à des artistes d’intervenir au Louvre?
Marie-Laure Bernadac. C’est pour montrer qu’un musée est le résultat d’œuvres réalisées par des artistes qui ont été vivants et «contemporains». Les œuvres sont le fruit d’un parcours personnel, d’une démarche créatrice, d’une vie, même si elles se retrouvent dans un musée. Les artistes nous montrent le lien qui existe entre le passé et le présent, ce qui permet de redécouvrir les collections, de réactiver notre regard. Ils amènent avec eux leur regard artistique. Leur vision est enrichissante et stimulante. Leur contribution s’ajoute à celle des historiens et des scientifiques.

Depuis quand existe Contrepoint au Louvre?
Marie-Laure Bernadac. Le premier Contrepoint date de 2004. Il est le résultat de deux volontés. Celle d’Henri Loyrette, le président directeur du Louvre, et la mienne. Tout a commencé en fait en 2001, lors des projections lumineuses de Jenny Holzer sur la façade du Louvre, à l’occasion de son exposition à la Salpêtrière pendant le Festival d’automne.

Qui est à l’initiative de l’entrée de l’art contemporain au Louvre?
Marie-Laure Bernadac. Henri Loyrette est le grand architecte de cette politique d’ouverture. J’ai été conservatrice au Centre Pompidou, puis au musée d’art contemporain de Bordeaux et c’est lui qui m’a fait venir à ses côtés, pour remplir cette mission. C’est un spécialiste du XIXe siècle, mais déjà, quand il était à la tête du musée d’Orsay, il avait pratiqué ce genre de rencontre et il s’est toujours intéressé à l’art contemporain. Pour lui, comme pour moi, un musée vivant, doit être en prise avec le monde contemporain.

Pourquoi faire dialoguer collection permanente et art contemporain?
Marie-Laure Bernadac. Cet aspect des choses fait partie d’une vision d’ensemble du musée. Le Louvre se positionne très clairement par rapport au nouveau contexte mondial. Face à la globalisation, il s’ouvre sur les arts de l’Islam. Depuis 2000, il intègre les collections d’art africain et océanien du musée du Quai Branly. Pour toucher un nouveau public il est présent en région (Lens) et il se délocalise au Moyen-Orient (Abou Dhabi). Mélanger les cultures et les époques, permet de créer des passerelles, d’approcher de nouveaux publics.

C’est difficile de faire dialoguer art contemporain et exposition temporaire?
Marie-Laure Bernadac. Dans le Hall Napoléon, une première expérience en 2003 avait tourné à l’échec. L’exposition temporaire qui réunissait les dessins de Léonard de Vinci et une projection de James Coleman rendait ce dernier invisible, et donc inutile. L’impact était proche de zéro. Nous avons donc décidé de nous tourner vers les collections permanentes, et vers les départements moins visités que les autres.

Pourquoi mélanger production contemporaine et collection permanente?

Marie-Laure Bernadac. Après cet échec, il semblait plus intéressant de mettre en lumière le regard des artistes actuels sur les collections. Le musée est en constante mutation. Il a besoin de ce dialogue avec l’art vivant.

Le Louvre est-il le premier musée à s’ouvrir à l’art contemporain?

Marie-Laure Bernadac. Non, ce sont les musées des régions qui ont les premiers initié ce genre d’aventure. Elle leur permettait de séduire un nouveau public. Un château peu visité, s’offrait un bain de jouvence, il gagnait de nouveaux visiteurs. L’art contemporain venait rafraîchir les lieux. En région, les institutions avaient besoin de créer des événements pour drainer un public réticent à visiter ses collections. Je parle pour la France, sinon ce genre d’expériences existait dans les pays anglo-saxons que ce soit à la National Gallery ou au British Museum de Londres. A Rotterdam, ces dialogues sont initiés depuis les années 1990. Paris n’a fait que reprendre le flambeau, que ce soit Contrepoint au Louvre ou Correspondances à Orsay, avec Serge Lemoine.

Quel est le cahier des charges à respecter pour l’artiste invité?

Marie-Laure Bernadac. Pour le premier Contrepoint, une carte blanche avait été laissée à l’artiste. Libre à lui de choisir le département dans lequel il voulait travailler. Nous visitons les lieux avec lui. Un échange se fait, avec le conservateur en charge du département, l’artiste propose un projet spécifique. Cela donne des résultats aussi différents que les personnes invitées: Gary Hill, Xavier Veilhan, Jean-Michel Othoniel, Christian Boltanski… Chacun choisi sa salle et son sujet. Cela donnait une promenade au cœur du Louvre. Cette expérience est aussi intéressante que difficile. Il faut régler des problèmes d’intendance, de sécurité, de susceptibilité, voire d’incompréhension. Les artistes viennent avec leur regard, cela nous change de l’éclairage scientifique qui fait notre renommée. Le plasticien vient avec son œil, sa sensibilité, il devient un traducteur pour nos équipes. Il déchiffre, d’une manière sensible, notre sujet d’étude et de conservation. Quand le tour de force est réussi, cela est bénéfique pour tous.

Avec le premier Contrepoint, la polémique n’était jamais loin.
Marie-Laure Bernadac. Comment éviter la polémique avec Gary Hill quand il met face à face les sceaux cylindres mésopotamiens et la guerre en Irak? Gary Hill évoquait dans sa comparaison, les destructions violentes et inévitables dans l’histoire des grands empires et des civilisations. Quand quelqu’un plus proche de nous, Christian Boltanski, intervient dans les vestiges archéologiques du Louvre médiéval, il questionne le statut de l’objet d’art, et la nature du musée. Au lieu d’y voir des polémiques, j’y vois plutôt des questions en suspens. Cameron Jamie met en vis-à-vis des masques européens et des masques dogons. Est-ce si bizarre que ça? Comment ne pas voir dans les rituels d’Halloween, des traces d’un primitivisme occidental?
Ces acteurs posent-ils problème pour autant ? Non. Ils posent des questions qui me semblent légitimes. Ils renouvellent, par le biais du sensible, les interrogations que l’on peut avoir sur la fonction du musée, le temps, la mémoire. Ils entretiennent, de manière quasi anthropologique, la réflexion critique sur notre relation au passé.

Comment a réagi le public au premier Contrepoint de 2004?
Marie-Laure Bernadac. Le public a très bien réagi. Il a été attiré par cette réflexion. Majoritairement, ce sont les jeunes qui ont le plus été attirés par cette première manifestation. Le seul bémol concernait la longueur du parcours. Les œuvres étaient trop éparpillées. Il fallait deux heures pour tout voir.

Le deuxième Contrepoint était moins éparpillé dans le Louvre.
Marie-Laure Bernadac. Ce fut un très beau succès, car nous avons tiré la leçon de la première manifestation en nous concentrant sur le département des Objets d’art. Le mélange entre objet d’art et sculpture n’était pas évident. Ce fut une manière de renouveler les questions muséographiques, que chaque conservateur se pose à longueur de temps. Cela permettait de mettre au goût du jour, ce médium extraordinaire qu’est la porcelaine. Délaissée, elle reprenait ses lettres de noblesse, mais surtout son actualité, dans le champ des arts plastiques et de la création contemporaine. La manufacture de Sèvres a prêté son concours. L’exposition a ensuite circulé, gage de son succès, à Rouen et de nombreuses œuvres produites ont été montrées à l’étranger.

Contrepoint en 2006, après la porcelaine, mettait l’accent sur la sculpture.

Marie-Laure Bernadac. Les artistes de l’Arte Povera (Penone, Parmigianni, Fabro ) étaient invités en même temps que de jeunes sculpteurs français et les grands artistes anglais ( Kapoor, Richard Deacon). C’était passionnant. Tout le monde était très enthousiaste. Le contexte était différent. Un autre éclairage sur les matériaux et la pratique actuelle de la sculpture se produisait.

Comment sont financées les expositions Contrepoint?
Marie-Laure Bernadac. La Caisse des Dépôts finançait la production des œuvres et les frais engagés. Cela permettait d’inviter les artistes et de financer un petit catalogue. Après son désistement, il a fallu trouver d’autres sources de financement.

En 2007, Jan Fabre a fait un One Man Show.
Marie-Laure Bernadac. Nous avions, avec Henri Loyrette, vu son travail au musée des Beaux-Arts d’Anvers. C’est un artiste pluridisciplinaire qui avait toute sa place pour un tel projet. Il semblait évident de l’installer dans les salles de peintures d’Europe du Nord. L’accueillir permettait de changer la formule. Nous passions de douze artistes à un seul. L’exposition était d’envergure. Financièrement, nous avons été aidés par la ville d’Anvers et par des sponsors privés. Le combat à mener fut interne, il a fallu batailler pour la sécurité. La difficulté venait de l’incompréhension des pièces exposées. Le barrage était assez difficile à surmonter. Mais les Vanités qu’il avait placées en vis-à-vis des peintures, ainsi que sa réflexion sur le martyr, sur le sang, et la performance qu’il a réalisée à l’auditorium, furent une aventure assez complète, à son image.

Votre formation vous aide-t-elle dans votre mission actuelle?

Marie-Laure Bernadac. J’ai une double formation. Je suis familière du Louvre, c’est ici que j’ai effectué mon premier stage en 1980. Les lieux ne m’ont jamais été inconnus. J’ai une formation d’historienne de l’art. Je n’ignore pas l’art du passé et cela me permet de rester en contact avec mes collègues du Louvre. Je sers de trait d’union avec la création contemporaine ou moderne. C’est en 1947, que Picasso est entré dans la grande maison la première fois. Ensuite, il a fallu attendre 1971 pour ses 90 ans, pour qu’il soit présenté dans la Grande Galerie. Contrepoint s’appuie sur cette histoire et l’exposition Picasso et ses maîtres [Marie Laure Bernadac en était la co-commissaire d’exposition, ndlr], l’année dernière, s’appuyait sur cette légitimité. L’accrochage des Picasso avec les Femmes d’Alger de Delacroix, dans les salles rouges, lui rendait hommage. Vous voyez que la politique d’ouverture du président Loyrette s’inscrit en fait dans une continuité. Ce qui était presque clandestin après guerre est maintenant rentré dans les mœurs.

Le Louvre du XXIe siècle tend vers quelles missions?
Marie-Laure Bernadac. La volonté du président Loyrette est très claire. Le Louvre est un musée universel. Il a pour mission de s’adresser à toutes les cultures. Son auditoire est international. Depuis 1992, il est devenu le «Grand Louvre», sa mission dépasse donc celui de tous les autres musées existants. Il est à la fois l’endroit où les artistes se forment, c’était son rôle initial, les peintres venaient copier les toiles dans les galeries désertes, et un répertoire irremplaçable des formes existantes. Lieu de culture, il recèle une quantité immense de chefs-d’œuvre. Il ne se résume pas à son patrimoine, il est aussi un lieu de vie, de plaisir et d’éducation.

Contrepoint a-t-il révélé des défauts, des carences?

Marie-Laure Bernadac. Les risques dans ce genre d’événement se révèlent lors des productions originales, pas pour les œuvres existantes. En effet, pour une création spéciale, l’artiste se met en péril, car il y va à l’aveugle. L’anecdotique est immédiatement criant. Fort heureusement, de pareilles mésaventures ne se sont produites qu’une fois ou deux.

Quand c’est raté, vous le dites à l’artiste?
Marie-Laure Bernadac. Non, ça ne sert à rien. L’artiste le sent et il doit se confronter à ce type d’expérience et au jugement du public.

C’est intéressant de travailler avec des artistes?
Marie-Laure Bernadac. Ce qui est passionnant dans ce travail, c’est de voir l’enthousiasme avec lequel les artistes répondent. Les artistes peuvent avoir leur égo flatté, il y a toujours un peu de ça, mais surtout ils sont contents de travailler dans un autre contexte. Ils peuvent retrouver les racines de leur travail artistique et de leur amour des musées. Leurs conditions de travail sont dures, ils ne sont pas bien payés, alors qu’ils sont internationalement reconnus. Ils n’ont donc pas besoin de cette reconnaissance. Leur motivation est dictée par le nouvel éclairage qui se produira sur leur travail. Ce contexte est plus difficile pour eux mais il se révèle beaucoup plus excitant.

Je suis le premier enthousiaste à l’ouverture des musées, mais y-a-t-il des limites à cet exercice?
Marie-Laure Bernadac. Ce n’est pas nouveau d’accueillir de l’art contemporain au Louvre. Chaque époque a vu son lot d’expériences. La nouveauté réside dans le dialogue avec les collections. Il y a un vrai engouement pour cet exercice de style. C’est une réalité. Les artistes sont très enthousiastes. L’université s’en empare comme objet d’études. De nombreuses thèses en muséographie, en sociologie en médiation culturelle voient le jour en France et à l’étranger. Mais peut-être faudrait-il arrêter le développement systématique du procédé. La critique que l’on peut soulever est la suivante: est-il bon pour un artiste contemporain d’être légitimé par un contexte patrimonial? Et ne va-t-on pas lasser le public qui vient voir l’art ancien?

J’ai une question que je me pose en permanence, le Louvre, Versailles, le Grand Palais ne sont-ils pas des endroits où l’œuvre n’a aucune chance de rivaliser avec les murs?

Marie-Laure Bernadac. C’est sûr, certaines expositions ne sont pas indispensables. Cela peut ressembler à n’importe quoi, si on se contente de poser des objets ici et là. Cela peut même se révéler catastrophique pour l’art contemporain. On peut lui reprocher de n’être pas à la hauteur de l’art ancien. Cela peut être dangereux pour les artistes également.

Serge Lemoine m’expliquait que personne n’avait réussi à relever le défi de Monumenta et du Grand Palais.
Marie-Laure Bernadac. C’est un peu sévère, mais je suis en partie d’accord avec lui. Je pense qu’il s’agit plus d’un défi à relever, d’une sorte de performance monumentale, et non d’une véritable exposition, car ce n’est pas un lieu fait pour ça.

Pour lui, seul Boltanski a réussi car il n’a pas voulu se mesurer à la verrière. Il a tout misé sur l’horizontalité.

Marie-Laure Bernadac. C’est certain, mais je pense que Kapoor est capable de relever le défi, parce c’est un sculpteur du vide et de l’espace. Mais le Grand Palais n’est pas un lieu adapté à l’art contemporain. Pour revenir aux Contrepoint ou Correspondances, il faut que ce type de rencontre amène du sens. Tant pour l’artiste que pour l’œuvre. Un équilibre est à rechercher. C’est très fragile. Il faut peut-être prendre du recul. Le public est enthousiaste, les réticences sont tombées, mais que voulons-nous montrer dans un musée et à quel public s’adresse-t-on? Voilà les questions qu’il faut se poser.

Contrepoint va-t-il prendre en compte les risques soulevés.
Marie-Laure Bernadac. J’ai plus envie de travailler désormais avec des œuvres filmiques ou photographiques dans des lieux spécifiques, afin d’éviter la confrontation systématique, qui est complexe et pas toujours réussie. Nous aurons ainsi en novembre 2011 une nouvelle production de Nan Goldin, qui met en relation ses propres photographies, avec celles qu’elle a prises des œuvres du musée.

Toujours confiante dans le rôle des musées?
Marie-Laure Bernadac. Les musées s’ouvrent et c’est une bonne chose. On peut même parler de succès. Actuellement, Wim Delvoye s’expose au musée Rodin de Paris, Murakami sera à Versailles, Damien Hirst est présent en France, chose rare, et il a choisi le musée océanographique de Monaco! Ce n’est pas un centre d’art, ni une galerie, c’est vous dire à quel point les artistes prisent ce genre d’endroit. Ces interactions permettent de relire différemment les collections. Ces approches, même si elles apparaissent actuelles, sont liées à l’histoire même de l’art. L’appropriation des lieux, que pratique Buren avec son travail in situ, ou les vitrines de Beuys, de Boltanski et d’autres sont l’héritage de l’histoire de l’art moderne de la Boîte en valise de Marcel Duchamp, mais également du cabinet des curiosités. Ce n’est pas étonnant qu’au même moment, Henri Loyrette et Serge Lemoine, respectivement au Louvre et à Orsay, fassent entrer l’art de leur temps. Ce sont des modernistes. Au Louvre, l’art contemporain commence dès l’entrée, avec la pyramide de Pei.