DESIGN

Luca Merlini

Peu d’architectes instaurent un imaginaire aussi riche et surprenant que celui de Luca Merlini. A l’exposition collective «Aimer, aimer, aimer: bâtir» (à la Villa Noailles), Luca Merlini présente trois projets, celui qu’il aurait aimé réaliser, celui qu’il a aimé réaliser, celui qu’il aimerait réaliser. Retour sur la démarche d’un architecte atypique.

Luca Merlini, vous avez fait vos études entre 1972 et 1977 à l’Eth de Zurich. En architecture c’est le moment où s’instaure une pensée que l’on qualifiera plus tard de postmoderne. Comment ce contexte a-t-il influencé votre démarche d’architecte?
Luca Merlini. Sur le moment, en tant qu’étudiant, je n’ai pas forcément compris tout ce qu’il se passait. L’information circulait de façon moins rapide et évidente qu’aujourd’hui. A Zürich, c’était l’enseignement post-1968: beaucoup de sociologie remplaçait le projet, et à l’opposé un enseignement marqué par le monde germanophone exacerbait la technique dispensait une conception assez froide de l’architecture comme machine.
Puis ont débarqué Aldo Rossi et les Tessinois, qui parlaient de contexte, qui élargissaient le discours, qui évoquaient l’enfance et l’histoire personnelle comme sources possibles du projet, qui ouvraient à des imaginaires et proposaient une manière de dessiner très différente de ce que l’on nous apprenait.
J’ai été très influencé par Aldo Rossi sans même suive son enseignement, mais que j’ai vu souvent le soir dans des cafés (dont le fameux Mamatesta). J’ai aussi suivi certaines de ses séances de critiques, dans lesquelles émergeait de la sensualité et une autre manière d’aborder le projet d’architecture.
C’est seulement plus tard, et non sur le moment, que je me suis rendu compte que ces expériences appartenaient au postmodernisme.

Ce rapport à l’imaginaire cher à Aldo Rossi et aux Tessinois est aussi présent dans votre production. En articulant la narration, la référence et le dessin, vous construisez un imaginaire très fort autour de vos projets.
Luca Merlini. J’ai toujours pensé qu’Aldo Rossi était peut-être plus écrivain qu’architecte. Je m’interroge moi-même, dans ma pratique, sur cette question. J’ai relativement peu construit, j’ai écrit, dessiné, raconté beaucoup d’histoires. Ce qui fait de moi un architecte peut-être atypique. Beaucoup de mes projets racontent des histoires, c’est un mode d’expression qui utilise les outils propres à l’architecture plus qu’à l’écriture: le mur, le plancher, la colonne, la construction. Des outils en somme très réalistes dans leurs modes de fonctionnement. Même les projets construits proviennent d’un travail préparatoire inconscient, qui sont tous les projets qui ne se sont pas réalisés. Ce «non-réalisé» est un travail important, c’est là que certains concepts se précisent, c’est une manière de passer de l’imaginaire pur, du narratif, à quelque chose qui peut devenir une réalisation.

Votre projet La Troisième île est celui que vous auriez aimé réaliser. En réponse à un concours d’école, ce projet propose de construire une école volante pour affirmer sur le territoire le signe de l’apprentissage. Comment érigez-vous l’apprentissage en symbole?

Luca Merlini. L’objet du concours était de projeter l’extension d’une école primaire dans une petite ville, au-dessus du lac de Bienne en Suisse. Dans l’annonce du concours, on voyait ce que l’architecte sélectionné aurait à faire. Il y avait le collège, la petite école à agrandir, et on imaginait sans peine la Swiss Box qui allait être placée à côté, un peu de travers. C’était un peu agaçant. Je voulais donc éviter une nième Swiss Box.
Un deuxième point: le territoire était marqué par un clocher, un château et sa tour: c’était un lieu totalement patrimonialisé. Plus globalement, ce que l’on voit et vénère dans les territoires, ce sont toujours des signes, même vides, d’une certaine forme du pouvoir. Dans ces divers signes, j’ai voulu évoquer celui de la démocratie : le fait que l’école soit ouverte à tous, que ce soit un lieu de rencontre entre des nationalités différentes, des gens de conditions différentes. C’est pourquoi j’ai tenté, au travers de l’école volante, de fabriquer une nouvelle «tour» dédiée à la démocratie.

Dans vos projets construits, vous avez choisi de présenter Topik Territoires. C’est un de vos premiers projets, peut-on dire qu’il est chargé des principes et questionnements développés tout au long de votre carrière?
Luca Merlini. J’ai longtemps travaillé avec Bernard Tschumi, notamment sur le Parc de la Villette. Topik Territoires est le premier projet construit en mon propre nom, en 1991 pour la célébration des sept cents ans de la Suisse. La ville de Neuchâtel ayant reçu le mandat de concevoir des manifestations autour de l’architecture, dix ou onze architectes ont été invités à réaliser des stations architecturales dans la ville. J’avais pour ma part à traiter du début et de la fin du parcours, c’est-à-dire à mettre en relation la cathédrale, dans le haut de la ville, avec le Jardin Anglais près du lac.
A cette occasion, je voulais démontrer que tout espace architectural possède des conditions propres indépendantes de son programme, et que l’on peut donc «démonter» conceptuellement la cathédrale pour remonter un autre espace architectural dans un scénario tenu par des règles strictes dans l’usage des matériaux, des modes constructifs et de la couleur.

La notion de rituel prend une place importante dans Topik Territoires.
Luca Merlini. Ces cinq stations exploraient le rituel de la course sportive parallèlement au rituel de la cathédrale: l’entrée (ici le départ, là le porche), le regard fixe (ici le coureur dans son couloir, là le regard vers l’autel), l’autre regard dominant (ici le spectateur, là dieu), l’histoire (ici les archives sportives, là les cénotaphes présents dans la cathédrale), la sortie (ici la photofinish, là le cérémonial de fin: «ite missa est»).
Cela démontrait que la direction, la séquence, certains modes de perception de l’espace peuvent être identiques dans des espaces différents. Par cet aspect didactique, Topik Territoires était peut-être ma première œuvre d’enseignant.

Le troisième projet, Le Début de l’archipel, est un projet d’école d’architecture. Vous citez à son sujet Walter Benjamin qui dit que «se perdre dans une ville comme on se perd dans un bois demande un apprentissage». La dérive, au sens situationniste, s’insinue-t-elle dans ce projet?
Luca Merlini. J’ai fait ce projet en réponse à la question de l’exposition «J’aimerais» à la Villa Noailles. C’est un projet que j’ai imaginé spécifiquement pour l’exposition. La notion de dérive est présente. L’école devient même un lieu de dérive. Le Début de l’archipel se compose d’une série de traversées: traverser la ville, traverser les murs, traverser le «grand bordel» (en italien c’est plus élégant: «Il gran casino»), traverser des paysages. L’enjeu étant d’articuler et rassembler les morceaux rencontrés dans ces traversées, dans cette dérive. A la fin, on trouve une Villa Savoye — villa emblématique de Le Corbusier — à l’envers qui sert d’appui à un porte-à-faux trop grand… On trouve aussi un lieu où l’on jette les maquettes accumulées, et toute une série d’idées, un peu inachevées, de cet ordre. Dont la dérive.

Deux des trois projets présentés à la Villa Noailles font référence dans leur titre à une dimension insulaire. Que souhaitez vous évoquer au travers de ces deux titres, La Troisième île et Le Début de l’archipel?
Luca Merlini. La Troisième île renvoie au caractère du site. Il y a deux îles dans le lac de Bienne, l’île Saint-Pierre, où Jean-Jacques Rousseau a habité et écrit Les Rêveries du promeneur solitaire, et une seconde île, l’île aux Lapins. J’aime l’idée de faire de l’architecture en mêlant des choses qui n’ont à priori rien à faire ensemble. Et cela a donné La Troisième île, la rencontre entre Jean-Jacques Rousseau et Bugs Bunny. Mon autre projet, qui est une école d’architecture, s’intitule Le Début de l’archipel. C’est important d’apprendre aux futurs architectes à instaurer des relations entre les différentes îles imaginaires. Tisser des liens: c’est par là que l’on commence à être architecte. Ce titre est une anticipation de ce qu’ils feront.

Vos projets expérimentent une certaine vulnérabilité du monde contemporain, que ce soit dans votre collaboration avec Bernard Tschumi par l’inquiétude de la contre-utopie ou dans vos projets ultérieurs par une troublante narration.
Luca Merlini. Si on prend les projets exposés à la Villa Noailles dont on vient de parler, Topik Territoires et Le Début de l’archipel sont des lieux-moments de passage : il y a un avant et un après. C’est un moment où l’on tente de comprendre un ensemble pour aller plus loin mais où l’on n’est pas certain d’avoir tout en main. Ces fragments à la fois autonomes et solidaires forment des archipels. En ne faisant l’expérience que de certaines parties, on reste fragile et on est en recherche perpétuelle des autres parties. Cette fragilité n’est pas consciente chez moi, c’est peut-être une réaction à un état, à une inquiétude d’être au monde. Je pense que cette inquiétude, pour quelqu’un qui pense l’espace, est nécessaire. Si nous n’avions que des certitudes, on ne pourrait pas penser l’espace.