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Lost Light

L’un est Pékinois, dessinateur minutieux et introverti, créateur d’un univers étrangement incolore, construit au fusain selon le rythme binaire du noir et du blanc et parfois animé, le temps d’un scénario surréaliste.

L’autre, prolixe, curator et peintre, est un voyageur boulimique, fin observateur, qui emprunte aux territoires traversés leurs états d’âme et leurs «couleurs locales» — criardes, saturées, dans le souvenir du fauvisme de Vlaminck ou de l’expressionnisme d’Edvard Munch. Pourquoi les réunir ici ?

 

Chez Wu Xiaohai comme chez Eric Corne, et malgré tout ce qui les sépare d’emblée l’un de l’autre — nationalité, âge, médium, touche, palette —, on décèle une tension commune, sorte de naïveté funeste. En musique, on parlerait de dissonance constitutive, entendue comme «la discordance d’un ensemble de sons produisant une impression d’instabilité». Ce défaut d’harmonie qui naît des rapports entre les différents éléments de la toile ou du papier, source de «conflit» pour le regardeur, tient à la promiscuité entre un univers enfantin (le trait chez Eric Corne, les protagonistes et les thèmes chez Wu Xiaohai) et l’omniprésence de la mort.

 

Si une menace, sourde, plane en effet sur les paysages désertés et intemporels du dessinateur chinois, tapie dans le hors cadre — hors champ d’un univers post-apocalyptique ou deux enfants, seuls, s’adonnent à des activités ludiques ou contemplatives —, elle touche les personnages d’Eric Corne en plein corps, comme la balle venue se loger dans la peau de son alter ego dans Broken Still Life.

L’homme, chez le peintre, cède à ses penchants autodestructeurs et incarne la violence du monde. Sur un mode symbolique, mêlant scénarios de série b et iconographie savante — la baigneuse, par exemple —, juxtaposant cerisiers en fleur et armes à feu, il en dénonce l’essence contradictoire et chaotique. Le noir tend même à imposer sa non couleur dans Lost Light. La femme, au contraire, représentée nue, fait figure d’Eve salvatrice.

 

La nature semble prendre sa revanche sur la culture, lui étant curieusement et inexorablement liée ; envahissante, presque écrasante chez Wu Xiaohai où elle recouvre progressivement les vestiges encore vivaces des dictatures ; seule source de sérénité et de stabilité chez Eric Corne. La montagne, l’eau, la forêt, l’oiseau sont autant de motifs récurrents dont la portée métaphorique nous échappe mais nous amène à croire à une renaissance possible.

 

Dans le travail des deux artistes, le traitement figuratif — somme toute assez banal ou du moins fortement référencé — et l’utilisation de médiums classiques dissimulent une modernité en latence et une imagination féconde. C’est dans le dessin animé que l’artiste chinois révèle son talent, exposant ses protagonistes à toutes les métamorphoses possibles, une forme à peine esquissée en générant une autre, dans un mouvement continu de masses noires et blanches qui donnent vie même à l’informe.

 

Lui, comme Eric Corne, puise son inspiration dans le cinéma ; leurs oeuvres portent les traces d’une actualité sociale et politique. Chez Wu Xiaohai, un portable est atteint de gigantisme, symptôme d’un monde saturé de communication à l’image du capitalisme galopant de la Chine dont la vieille idéologie communiste survit à travers des statues obsolètes (mais encore debout).

Quant à Eric Corne, ses faits divers, ses semblants de catastrophes naturelles, passent pour une relecture métaphorique et intime du réel, comme l’est sûrement le suicide du peintre dans Broken Still Life, allégorie d’un monde artisan de sa propre perte.

 

Quoi qu’il en soit, de Xiaohai ou de Corne, l’énigme reste entière, si bien que l’on s’interroge sur le degré de réalité qui nous est donné à voir. L’histoire qu’ils nous racontent, si histoire il y a, déroge aux lois du récit, n’en dévoilant que des bribes éparses, incomplètes, codées. La logique est celle du rêve, porteuse d’un inconscient individuel et collectif, tantôt violent et sombre, tantôt lumineux, comme le désir dont il est, justement, l’accomplissement manifeste.

Eric Corne Le retour d’Ulysse, 2008. Huile sur toile. 130 x 130 cm
Broken Still Life, 2008. Huile sur toile. 150 x 150 cm
Forse una speranza, 2008. Huile sur toile. 200 x 200 cm
Lost Light II, 2008. Huile sur toile. 100 x 100 cm

Wu Xiaohai
OO, 2006. Fusain sur papier. 33 x 48,5 cm
XXX, 2008. Fusain sur papier. 40 x 50 cm
East Wind, 2008. Fusain sur papier. 70 x 50 cm
Luminous Sex Religion, 2008. Fusain sur papier. 40 x 50 cm
The Night, 2006. Fusain sur papier. 119 x 149 cm
Phone Ringing, 2008. Fusain sur papier. 77 x 107 cm
Daw, 2008. Fusain sur papier. 160 x 205 cm
Teach Piss, 2008. Fusain sur papier. 77 x 107 cm
Erection, 2008. Fusain sur papier. 40 x 50 cm
Mama I Feel Sick, 2008. Video en Betacam. 14’59″