ART | CRITIQUE

L’oeuvre au noir

PFrançois Salmeron
@16 Jan 2015

Indéniablement, l’œuvre de Peter Kapeller s’inscrit dans un univers noir, opaque, foisonnant, où s’expriment ses tourments les plus intimes, ses révoltes les plus pressantes. Dans ses compositions, des visages et des figures, souvent torturés, ou des fragments de texte, jaillissent d’un arrière-plan saturé de motifs miniatures.

«L’œuvre au noir», tel est le titre de l’exposition que consacre la galerie Christian Berst à Peter Kapeller, et qui sied d’ailleurs à merveille aux travaux de l’artiste viennois. Car ses œuvres apparaissent comme un monde sombre, esquissé à l’encre de Chine ou au stylo à bille, dont les traits oscillent entre formes et éléments figuratifs, et arrière-plans nébuleux. De plus, ses compositions imprégnées d’encre noire semblent également exprimer une sorte de trouble, d’agitation intérieure ou de mélancolie aiguë, autrement dit de «bile noire».

Aussi, nous remarquons d’emblée que chaque œuvre de Peter Kapeller peut se contempler à l’aide d’une loupe, afin de justement profiter de cette touche infime, qui trace des dédales miniatures envahissant chaque papier. Ces traits foisonnants s’enchevêtrent et forment ainsi un arrière-plan grouillant, hypnotique. Mais nous pouvons encore opter pour un autre point de vue, et effectuer une lecture plus large de l’œuvre de Peter Kapeller où, désormais, ce seront plutôt des éléments figuratifs qui attireront notre œil, et qui se détacheront d’un fond restant alors indistinct: des visages et des cavaliers (Der Sprung ins kalte Wasser), des femmes nues et des scènes de coït (Tribute to Roger Waters), des organes ou des plans anatomiques (Masterpiece), des façades ou des bâtiments architecturaux (Salute to twentyfive Years of Raw Vision), etc. Notre perception peut donc adopter différentes perspectives ou focales, afin d’examiner cette énigmatique «œuvre au noir».

Toutefois, l’œuvre de Peter Kappeler ne s’articule pas uniquement autour de ces deux dimensions, offrant au premier plan des formes figuratives émergeant d’un fond informe et foisonnant. En effet, certains dessins se découpent en vignettes. L’ensemble chaotique composant chaque œuvre se trouve alors morcelé en diverses cases, qui fonctionnent à leur tour comme plusieurs tableaux ou saynètes se rapportant les uns aux autres. Pour autant, nous ne semblons pas véritablement en mesure de comprendre le fil narratif qui pourrait lier ces images – notamment à cause de notre méconnaissance de la langue allemande. Car les illustrations de Peter Kappeler s’enrichissent en outre de fragments de textes, de mots et de noms inscrits à même le papier, ou d’extraits dactylographiés et collés.

A nos yeux, seul un texte en anglais demeure compréhensible dans Tribute to Roger Waters, sorte d’hommage au parolier et bassiste du groupe musical Pink Floyd. «Destroy my energie, my spirit and Kreativity», peut-on déchiffrer. «This makes my sick lives in isolation, lose my life in this house (…)», parvient-on encore à lire, malgré une orthographe parfois incertaine.

Ces inscriptions viennent alors souligner les tourments rongeant l’esprit de l’artiste, et le sentiment d’emprisonnement qu’il éprouve, à l’instar des textes que Roger Waters a notamment écrits pour l’album The Wall. L’univers détraqué, glauque et claustrophobe de The Wall semble ainsi trouver un écho dans l’œuvre de Peter Kappeler. Trouble psychique, enfermement dans une chambre pour échapper au monde extérieur qui nous horrifie, plongée dans les abysses du moi et dans ses failles les plus obscures: tels semblent être les thèmes lugubres qui pourraient relier les deux œuvres. D’autant plus que The Wall, au-delà de sa musique et de ses paroles, s’est aussi développé dans un univers graphique sombre (puis filmique avec la mise en scène d’Alan Parker) orchestré par le dessinateur Gerald Scarfe.

Car si Roger Water s’est inventé un double dément, incarnant ses peurs et ses angoisses, reclus dans une chambre d’hôtel, les dessins de Peter Kappeler sont exécutés lors de nuits d’insomnie, dans une chambre exiguë que les services sociaux lui ont réservée suite à une crise mentale. Des jets d’encre, des tâches noires ou des hachures mettent encore en exergue cette violence sourde secouant l’artiste viennois. Ces gestes amples, recouvrant parfois les illustrations et les fonds des dessins, apparaissent en effet comme la dernière strate des œuvres de Peter Kapeller, exprimant une hargne ou un désir de se révolter contre les masses, contre la société viennoise.

Dès lors, le dessin s’avère être un ultime refuge pour l’artiste, où celui-ci peut sonder à fond les affres de sa personnalité complexe. Et si quelques touches colorées pointent çà et là, la noirceur des dessins l’emporte toujours aux yeux du spectateur. De même, l’on ressent finalement à l’œuvre une autre phobie, peut-être encore plus forte que celle que l’artiste nourrit à l’encontre de la société: la peur du vide. Car, à l’image de la nature chez les Anciens, les compositions de Peter Kapeller auraient ainsi horreur du vide. Chez lui, toute image se trouve littéralement saturée de ces innombrables petites touches entremêlées les unes aux autres, formant la maille d’où peut enfin émaner son monde propre, à l’écart, ou à l’abri même, devrait-on dire, de la société.