PHOTO

Livret I

PElisa Fedeli
@17 Jan 2011

Donner à voir la part manquante de l'œuvre, tel pourrait être le mot d'ordre de cette exposition collective présentée par Irmavep Club. Des artistes qui se font donc remarquer en négatif, par une absence ou une énigme.

Pour inaugurer sa récente installation à Paris, le collectif d’artistes et de commissaires Irmavep Club a choisi d’exposer à la galerie Schleicher+Lange huit artistes internationaux, peu connus en France et jeunes pour la plupart, dont les œuvres ont en commun de souligner une absence et peut-être d’explorer l’idée de mémoire.

A l’opposé de la violence passionnée des Colères d’Arman, Thomas Dupouy expose les restes d’un piano disséqué avec méthode et ordre. La coupe de l’instrument, effectuée à l’emplacement de la note La N°3, a été restituée au sol et en présente un schéma. Mais dépourvu de la vie et de la magie qui l’animaient autrefois, le piano est réduit à un ensemble d’éléments en bois incapables de produire du son. Comme les restes exhumés d’un chantier de fouilles archéologiques, ils n’exhibent plus que leur incapacité à «représenter» ce dont ils sont issus.

Thomas Merret photographie un Objet trouvé dans le coffre de sa voiture: une double-page d’un vieux journal daté de 1979. Les avis de décès qui s’y accumulent transportent dans un passé mais celui-ci n’a pas été vécu, ni par l’artiste ni par le spectateur. Pourtant un détail lourd de sens vient perturber et réduire cette distance. Un des avis de décès a été soigneusement découpé.
Cette découverte force l’empathie car elle renvoie d’emblée à un souvenir précis, celui de l’ancien propriétaire de cet objet trouvé. Un enchevêtrement paradoxal de formes mémorielles caractérise ainsi cette photographie. L’avis de décès peut être considéré comme un signe positif de la mémoire car il permet de garder la trace de ce qui a disparu. Mais en retour, l’acte de découpage le soustrait à la vue et produit son effacement.

La même faillite est à l’œuvre dans la vidéo de Daniel Gustav Cramer fixant l’image d’un cratère formé par la chute d’une météorite. Le cadrage plongeant oscille mais rien ne se passe. La caméra arrive trop tard, après l’événement dont il ne reste plus qu’une preuve en négatif: un trou.

Un autre phénomène cosmique est illustré de manière indicielle par l’artiste polonaise Maria Loboda qui a repeint le mur de la galerie dans une couleur proche du blanc et qui pourrait passer inaperçue. La peinture résulte en réalité d’un savant calcul, effectué en 2002 par des astrophysiciens, au sujet de la couleur moyenne de la lumière dans l’univers. Comme son titre l’indique, l’œuvre de Maria Loboda est une tentative d’englober «la totalité de tout ce qui existe». Elle est proche de la conception kleinienne du monochrome, résumé de l’univers et porteur d’éternité.

Maurice Blaussyld expose lui aussi des travaux à la dimension mystique mais qui résistent volontairement au plaisir visuel et au déchiffrement. Les thèmes abordés par l’artiste dans ses textes (A l’épiderme de l’apparence, 2002-2008) sont la mort, l’invisible, le vide et le divin.
Chez lui, il n’y a presque rien à voir, mais tout à imaginer et à évaluer, comme pour cette simple planche de bois intitulée Opsis ou voix de femme. Le dépouillement, la quasi-immatérialité de ses travaux semblent prôner un détachement du sensible pour rejoindre l’allégorie. Son art reste impénétrable et, en même temps, on croit y percevoir une quête de vérité.

Michael Pfisterer expose plusieurs photographies de fleurs (des iris, des coquelicots, des orchidées) à l’apparence décorative et objective. En s’y attardant, leur esthétique facile se mue bientôt en une inquiétante étrangeté. Les fleurs, qui ne sont que des plants coupés et ordonnés de façon autoritaire, flottent dans un espace clos à l’atmosphère clinique. Comme dévitalisées et déplacées hors du monde, elles ne sont qu’un reflet abstrait d’elles-mêmes, pareilles à des momies.

L’exposition nous transporte ainsi dans des univers pluriels mais toujours austères. Toutes les œuvres réunies matérialisent les traces d’une existence passée pour mieux mettre en évidence son caractère lointain et hermétique. Le manque, l’absence, l’énigme irrésolue, le monument sont quelques-unes des problématiques abordées. A cet égard, The Light Switch 27th floor (1931-2007) de Jordan Wolfson réussit à les synthétiser toutes. Il s’agit d’un interrupteur datant de la construction de l’Empire State Building et légué à l’artiste par un mystérieux personnage. Mis à la disposition du visiteur, il permet d’allumer ou d’éteindre l’ensemble de l’exposition. C’est l’œuvre finale, celle qui commande toutes les autres, celle qui achève la boucle tissée entre les autres mais aussi celle qui laisse libre de se déplacer dans l’exposition ou bien dans son fantôme.

«Livret 1» est le premier volet d’un cycle d’expositions collectives conçu par Irmavep Club. Le second volet, «Livret II», aura lieu à la galerie Art:Concept du 26 février au 26 mars 2011.

— Daniel Gustav Cramer, Untitled (Crater). Video on monitor. 9:52 min
— Thomas Dupouy, La N°3. Cut up grand piano. 180 x 45 x 3 cm
— Jordan Wolfson, The Light Switch 27th Floor (1931-2007). Installation. Variable dimensions
— Olve Sande, Proposal for a Monument. C-print, framed. 30 x 50 cm
— Maria Loboda, The Totally of everything that exists
— Maurice Blaussyld, Granit. Sculpture
— Michael Pfisterer, Blumenserie. Série des fleurs