ART | CRITIQUE

L’Insoutenable légèreté de l’être

PCéline Piettre
@09 Fév 2011

Empruntant son titre au roman de Milan Kundera, l’exposition collective en suit la problématique existentielle. La vie, la mort, l’amour, le sexe, la relation aux choses et au monde sont les matières brutes de cette «Insoutenable légèreté de l’être», remarquablement retranscrite ici par Yvon Lambert.

Rien n’est plus risqué qu’une exposition dont les enjeux sont aussi vastes et ambitieux que l’art lui-même, à savoir distiller l’essence de la condition humaine. Une tentation de l’universel qui conduit le plus souvent à réduire et à généraliser le propos des artistes. Or la galerie Yvon Lambert s’en tire à merveille, et présente avec «L’Insoutenable légèreté de l’être» l’une des propositions les plus séduisantes de la rentrée artistique 2011.

La qualité des œuvres, leur diversité ― on rencontre aussi bien le peintre expressionniste Ferdinand Hodler que Louise Bourgeois, Larry Clark ou Jason Dodge ― sont les premiers arguments de cette réussite. Mais elle tient surtout à un accrochage qui fait habilement résonner les pièces exposées entre elles et maintient une tension entre la gravité et le dérisoire, le trivial et le sublime de nos existences. On y oscille constamment entre les deux pôles d’un même axe, inhérents à l’homme: mortalité et désir d’éternité.

Trois œuvres, selon nous, introduisent et concentrent le propos de l’exposition en un triptyque aux vertus allégoriques. D’un côté, le pirate en silicone de Paul McCarthy, Dick Eye, affublé d’une prothèse oculaire en forme de pénis (version sexuée de la jambe de bois!), tout droit jaillie de son subconscient. De l’autre, la photographie d’Andres Serrano, Death Unknown, tirée de la série The Morgue, qui dissimule sous un linceul déguisé en voile la blancheur cadavérique du sujet portraituré. D’un côté, la puissance vitale du sexe, aliénante; de l’autre son pendant morbide.
Eros et Thanatos sont réunis ici, clairement juxtaposés, avec pour toile de fond la fragile Spider Web de l’artiste mexicain Carlos Amorales. Réseau de fils quasi invisibles, ils prolifèrent dans l’espace jusqu’à se rompre, en une métaphore de la vie humaine.

A partir de ce point de départ, l’exposition se poursuit en une succession de vanités aux formes multiples: sculpture-crâne de Sam Durant, photographies d’excréments en plans serrés ou vieillards dénudés d’Andres Serrano (l’artiste est très largement représenté ici, et pour cause!), autoportraits brûlés de Douglas Gordon, chairs palpitantes d’Anselm Kiefer…
Un certain au-delà du corps est évoqué par la Voyante de Francesco Vezzoli et la superbe vidéo de Bill Viola, Incarnation. A travers l’écran comme à travers les âges, un couple entièrement nu, sorte d’Adam et Eve primitifs, nous regarde avec étonnement. Leur stupeur semble découler de la prise de conscience de leur propre existence. La vidéo tourne en boucle. Après avoir été dévorés par un déluge d’eau, noyés dans les pixels de l’image, ils renaissent, encore et encore, défiant la temporalité classique et la mort à l’échelle de l’individu. L’écran, de forme étrangement allongée, nous rappelle les images pieuses ou les autels portatifs, supports ici d’une croyance syncrétique en la force de renouveau de la nature.

Dans la dernière salle, le Washer/Dryer de Kaz Oshiro annonce un retour à la matérialité du quotidien. Les artistes tentent d’échapper à la pesanteur de leur condition par le jeu (Hans-Peter Feldmann), le kitsch (Jonathan Monk), la drogue et le sexe (les adolescents de Larry Clark) ou par un fantasme d’apesanteur (Anna Gaskell). Toujours cette humanité duale, qui s’enlise et s’élève, mêlant le futile au tragique à l’image du photomontage de Martha Rosler, Iraq and Afghanistan. Un soldat scrutant l’horizon et un mannequin en train de défiler s’y partagent le premier plan, sur fond de scènes de guerre, comme les deux pendants du même impérialisme. Un point final cynique à une exposition, plus souvent acerbe que réconfortante, mais terriblement humaine.

— Andres Serrano, The Morgue (Death Unknown), 1992. Cibachrome. 81 x 100 cm
— Paul McCarthy, Dick Eye, 2002. Silicone. 56 x 46 x 40 cm
— Douglas Gordon, Self-portrait of you + me (David Bowie 03), 2010. Burnt photograph, mirror. 141,3 x 100,5 x 5 cm
— Bertrand Lavier, Bosch/ Klagenthal, 2011. Mixed media. 95 x 20 cm
— Francesco Vezzoli, La Voyante (Un portrait de Sarah Bernhardt), 2011. Inkjet print on canvas, metallic embroidery, artist’s frame. 60 x 56 cm
— Andres Serrano, Budapest (The Model), 1994. Cibachrome. 152,4 x 125,7 cm