DANSE | SPECTACLE

Les Hivernales | Minor Matter

12 Fév - 12 Fév 2019

Deuxième volet d'une trilogie chorégraphique explorant la Blackness, Minor Matter, de Ligia Lewis, est le moment du rouge. Entre amour et rage. À la lisière du manifeste poétique, de Blackness en Black Box (celle du théâtre), Minor Matter livre une expérience des seuils et limites.

Tandis que les Amériques de Donald Trump et Jair Bolsonaro semblent éprouver quelques difficultés à se détacher de la couleur des épidermes humains, Ligia Lewis poursuit sa trilogie chorégraphique. Si la tendance n’est pas seulement américaine, Ligia Lewis pour sa part l’est. Et c’est aussi dans ce contexte que s’inscrit pour partie sa création. Avec Minor Matter (2016) [Matière mineure], Ligia Lewis livre ainsi le deuxième opus d’une œuvre en trois temps. Trois moments articulés autour de trois couleurs : Blue, Red, White [Bleu, Rouge, Blanc]. En 2014, Sorrow Swag avait ainsi initié ce triptyque qui utilise la couleur comme référence pour ses trois pièces. Et résonnant avec le mouvement Black Lives Matter, Minor Matter plonge dans le noir par deux aspects, la Blackness d’une part et la Black Box [boîte noire] de l’autre. Tandis que pièce organique, Minor Matter est le temps de la dominante rouge, entre amour et rage.

Minor Matter de Ligia Lewis : le moment rouge d’un triptyque dansé

À l’origine du mouvement social Black Lives Matter, il y a la saturation face au racisme institutionnalisé. Qui transparaît notamment, de façon quantifiée, dans les statistiques judiciaires. Quand par exemple, aux USA, les personnes abattues par la police sont plus souvent de couleur de peau noire que blanche. Et quand les sanctions à l’encontre des policiers sont plus lourdes lorsque la personne abattue était blanche plutôt que noire. Effet de seuil, les minorités saturent. Et chaque événement peut faire l’effet d’une étincelle. Entre amour et rage, Minor Matter de Ligia Lewis cultive ainsi le rouge pour mieux se plonger dans la Blackness [concept englobant, relatif au fait d’être noir]. Livrant ainsi une pièce pour trois danseurs — Ligia Lewis, Corey Scott-Gilbert, Hector Thami Manekehla — ; une pièce à la texture épaisse et sourde. Et défiant les limites, celles de l’épuisement, celles de la scène, Minor Matter embarque ses publics dans une aventure intense.

Entre amour et rage : le rouge comme point d’ancrage poétique et chorégraphique

Boîte noire, la scène peut-elle empiéter sur le réel, et vice versa ? Plongée dans la texture sociale, la trilogie de Ligia Lewis est aussi une plongée dans l’émotion. Avec la tristesse comme note dominante pour chacun des trois moments — bleu, rouge et blanc. Pièce physique, Minor Matter se fait aussi organique, comme la pulsation de la musique. Une trame sonore élaborée par Michal Libera, Ligia Lewis et Jassem Hindi. Immersion sensorielle, Minor Matter passe par la danse et les mouvements. Mais aussi par les mots. Notamment ceux du poète nigérian Remi Raji, avec Dreamtalk. Scansion douce, ferme et mélancolique, Dreamtalk ouvre la pièce et ramène au jour les impensés. Comme un refus de renoncer à mettre sous les yeux ce qu’il est pourtant plus confortable d’oublier. Et d’amour comme de rage… la pièce Minor Matter déborde d’une énergie aussi chorégraphique que poétique.