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Les hommes qui ne tremblent pas, rétrospective Ernest Pignon-Ernest

PPaul Brannac
@18 Août 2010

Ne tremble pas. Semble n'avoir jamais tremblé. Le trait d'Ernest Pignon-Ernest est une droite qui se courbe, une droite qui, d'en bas, examine la courbure de l'autre droite, s'assure de leurs distances respectives et de la parenté de leurs allures, avant de se fixer avec elle, avec les autres, en un mouvement presque soudain, une ascension qui fait alors l'image d'un corps, d'un corps en tension.

Sans trembler, tendus et fixes, les hommes de Pignon-Ernest nous regardent, ils nous demandent de les regarder depuis le lieu de leur apparition: une famille noire derrière des grillages, à Nice, lorsque Jacques Médecin, en plein apartheid, l’avait jumelée avec Cape Town, 1974; un cadavre de communard étalé sur les marches du Sacré-Cœur, sur celles du métro Charronne, le long des quais de Seine, 1971; un jeune homme brisé comme une vitre près des usines de Grenoble, 1976; les esseulés des cabines téléphoniques de Paris et de Lyon, 1996; Rimbaud errant entre Charleville et Paris — Mahmoud Darwich immobile contre le mur de la honte.

Si aucun d’eux contre les murs ne tremble, ce n’est pas seulement qu’ils ont pour eux la raison de l’histoire, raison de vaincus, mais c’est que le trait de Pignon-Ernest leur donne raison. Le peintre qui n’a jamais peint de tableau travaille à la manière des maîtres anciens avec lesquels il partage le goût du trompe-l’œil.
Hors le travail de la couleur, restreint au blanc, au noir et au bistre, Pignon-Ernest dessine patiemment d’innombrables esquisses, d’innombrables études, mouvantes au fusain, acérées à la plume.
Lui qui expose dans la rue, l’explore avec la même patience à la recherche de l’endroit juste, de cet endroit qui deviendra alors une situation. Pignon-Ernest développe — puis ébranche. Et le rendu final n’expose que la ligne claire, la ligne précise et sans défaut qu’il a fait surgir de ses entrelacs; celle qui est parfaite et qu’autrefois on disait finie.

C’est pourquoi, après avoir tant tremblé, rien ne tremble plus. C’est pourquoi ses figures demandent le regard et ne s’y refusent pas. Il les veut évidentes et elles le sont, elles le sont jusqu’à l’interpellation. Mais une fois vues, une fois interpellées, on croise une figure si sûre de sa présence qu’elle n’appelle pas la nôtre. L’œil glisse sur des lignes qu’aucune vibration ne retient. On est là, elle est là, et on ne se parle pas. Alors il faut que le temps passe, qu’il emporte un peu de cette finition pour que l’aspérité lissée par le peintre soit rendue par les murs.

Dans ses carnets, Léonard de Vinci écrit que, si l’on tient son regard suffisamment longtemps contre un mur, on finira, inexorablement, par y distinguer une forme humaine. Pignon-Ernest, lui, ne fait confiance aux murs et à l’œil qu’après coup, une fois son œuvre terminée. Pourtant, elle ne s’achève véritablement qu’à ce moment précis où ce que dit l’artiste et ce que dit le mur s’équilibrent; elle ne s’achève que dans cet éphémère.

Peut-être Pignon-Ernest se défie-t-il de cette patience-là, et peut-être parfois a-t-il raison. Il fallait peut-être toute leur intégrité aux Hommes bloqués du Musée d’art moderne de la ville de Paris (1972) pour dire l’horreur du mutisme, eux qui, sur chaque colonne, hurlèrent leur impuissance, les paumes retournées, stupéfaits par leur cri de papier, et ce cri-ci les faisait trembler en eux-mêmes.
Peut-être fallait-il préserver le cadre blanc qui entourait, à Alger, la silhouette entêtante de Maurice Audin (2003), de ce militant que les soldats français ont torturé en 1957, et dont il ne reste aujourd’hui, alors que le secret militaire n’a pas été levé sur sa disparition, que le claquement d’une rafale de mitraillette qu’a rapporté, dans La Question, Henri Alleg. Peut-être, dans ces circonstances, faut-il qu’une œuvre soit simple comme un avis de recherche, car c’est à nous de trembler.

Ernest Pignon-Ernest
Espace Encan, La Rochelle
Du 3 juillet au 22 août 2010

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