ART | INTERVIEW

Le peuple qui manque

Fondateurs et directeurs artistiques de la structure curatoriale Le peuple qui manque, Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros reviennent avec nous sur la première édition de «Que faire? Art/film/politique», manifestation qui se tiendra du 11 au 19 décembre 2010 dans plusieurs lieux à Paris.

Depuis 2005, la structure Le peuple qui manque développe un programme curatorial et de distribution de films et de vidéos d’artistes, liés au cinéma expérimental et à l’art politique. Son action se manifeste à travers plusieurs événements organisés chaque année en France (expositions, cycles de films et festivals), et par la distribution d’une collection de films et de vidéos rares à destination des expositions, festivals, cinémas, associations, musées, télévisions et institutions. Fondateurs et directeurs artistiques de cette structure curatoriale, Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros reviennent avec nous sur la première édition de «Que faire? Art/film/politique», manifestation qui se tiendra du 11 au 19 décembre 2010 dans plusieurs lieux à Paris.

Pavlina Krasteva. Je voudrais qu’on débute notre conversation avec le nom de votre structure Le peuple qui manque. Cette phrase rappelle une idée que développe Deleuze sur les minorités. Y-a t’il un lien entre ses idées et vos pratiques curatoriales?

Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros. Cette formule d’un peuple qui manque, empruntée à Deleuze est en effet un des fils directeurs de notre réflexion sur le cinéma contemporain. Deleuze, dans son ouvrage sur le cinéma, L’Image-Temps, l’empruntait lui-même à Paul Klee. Mais il en faisait un autre usage, plus politique, où il évoquait principalement le cinéma de la décolonisation, le cinéma tiers-mondiste de Glauber Rocha, Ousmane Sembène, Pierre Perrault, le cinéma afro-américain, et, surtout, le cinéma de Jean Rouch. Il y invitait alors à penser le cinéma politique moderne comme un art de décolonisation, un art qui invente et constitue simultanément le peuple manquant et dénié par le colonisateur.

Deleuze écrivait ainsi que lorsqu’un colonisateur arrive quelque part, celui-ci déclare «ici il n’y a pas de peuple», «le peuple manque», et que c’est donc le rôle de l’artiste, et plus particulièrement du cinéaste de contribuer à l’invention de ce peuple qui manque. «Au moment où le maître, le colonisateur proclament « il n’y a jamais eu de peuple ici », le peuple qui manque est un devenir, il s’invente, dans les bidonvilles et les camps, ou bien dans les ghettos, dans de nouvelles conditions de lutte auxquelles un art nécessairement politique doit contribuer» écrivait-il. Alors, à l’aune de cette formule, dont nous n’avons pas fini d’épuiser la fulgurance, nous tentons de mettre en lumière des cinémas, des peuples qui manquent et des voix qui décentrent le cinéma, la vidéo et l’art contemporain.

Parlons de la question que pose le nom de votre projet «Que faire? Art/film/politique». Pourquoi reposer une question que Jean-Luc Godard a prononcé en 1970, trouvez-vous qu’elle est toujours d’actualité?
Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros. Le titre de cette manifestation — même si cette expression a une longue généalogie — dans notre esprit, se réfère en effet principalement au manifeste en 39 points de Godard de 1970 (alors en pleine période de collaboration cinématographique et politique intense avec le cinéaste Jean-Pierre Gorin, au sein du collectif Dziga Vertov), publié dans la revue Afterimage et dans lequel il se demandait «Que faire?», répondant alors «1. Il faut faire des films politiques. 2. Il faut faire politiquement des films». Il nous semblait important de confronter la portée de ce manifeste séminal à la situation contemporaine de la production artistique et filmique, aujourd’hui.

Godard souligne entre autres dans ce manifeste qu’on ne peut se contenter de faire des films à contenu politique, qui reconduiraient les formes mêmes des discours hégémoniques, mais qu’il faut travailler à une reformulation, une révolution de l’articulation même de ces formes, qu’un travail réellement politique se doit d’interroger la forme et le processus de création eux-mêmes. Pour nous, il a toujours été clair que pour tous les films que nous avons défendus, leur dimension politique ressortissait aussi d’un travail politique de la forme. Chez Godard, cette politique de la forme passe principalement par une critique de la représentation. Tout son cinéma est porté par cette critique, mais ce fut également le cas de nombreux cinéastes politiques des années 60-70, Debord, Farocki, Straub & Huillet, etc. Aujourd’hui, il nous paraît très important de confronter ce manifeste avec la situation actuelle.

Depuis les années 80, il a beaucoup été dit que la chute du Mur de Berlin aurait eu aussi pour corollaire supposé le flétrissement des utopies esthétiques et politiques du XXe siècle. La fin de l’histoire et la mort des avant-gardes auraient été prononcées. Pourtant, des pratiques politiques et critiques à la fois au sein du cinéma et de l’art contemporain n’ont jamais cessé d’être vigoureuses. Par exemple, même au cœur des années 80, que Félix Guattari nommaient pourtant les années d’hiver, des pratiques politiques dans l’art n’ont jamais cessé d’essaimer. On peut penser à des pratiques d’activisme culturel contre le sida portées par des collectifs new yorkais à la fin des années 80: Gran Fury ou Act Up, ou encore des collectifs mythiques tels que le Border Art Workshop, collectif chicano d’intervention sur la frontière mexicano-américaine, tous particulièrement intéressants.

Tout cela, pour dire, que des pratiques politiques de l’art n’ont jamais disparu, mais qu’elles ont pu parfois être minorées ou être invisibilisées. Aujourd’hui, de nombreuses pratiques critiques sont particulièrement enthousiasmantes, même si en France, elles sont parfois méconnues, tandis qu’ailleurs, elles occupent bien souvent une place beaucoup moins marginale dans le monde de l’art. Les récentes biennales très politiques d’Istanbul ou de Bucarest en témoignent.

Par ailleurs, pour retourner à votre question, il nous paraît important de confronter ce texte de Godard à la situation contemporaine à l’heure où le cinéma qu’on pourrait qualifier «de recherche» (le «cinéma d’avant-garde») et le cinéma politique se sont massivement déplacés du côté de l’art contemporain ou de cartographie radicale, qui ne relèvent peut-être plus réellement ni du cinéma ni de l’art (ainsi, on peut parler de pratiques d’intervention urbaine, de médiactivismes, de médias tactiques, etc.). Des collectifs d’artistes, tels que le collectif russe Chto delat? (Que faire? en russe), qui œuvre à l’intersection de l’art, la théorie politique et l’activisme, se réfèrent directement au manifeste godardien pour poser la question de comment faire de l’art politiquement aujourd’hui et plus généralement comment agir politiquement aujourd’hui.

Quels étaient vos critères pour rassembler les artistes ?
Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros. La programmation «Vidéo & film» de Que faire? présente une sélection d’oeuvres aux confins du film d’artiste et du documentaire, constituant un état des lieux prospectif de ce que pourrait vouloir dire aujourd’hui faire des films politiquement. Nous avons choisi volontairement de nous concentrer majoritairement sur des pratiques filmiques et vidéo proches ou issues du champ de l’art, ou qui y trouvent l’espace le plus approprié pour travailler. En effet, il n’apparaît plus possible aujourd’hui de réfléchir au cinéma contemporain sans, au moins, traverser le champ de l’art, parce que les croisements qu’y entretiennent des pratiques d’artistes avec l’activisme y rencontrent une triangulation particulièrement fertile avec le champ de la «critical theory», de la philosophie politique.

Les artistes que nous présentons étant largement coutumiers de ces allers-retours entre théorie politique, pensée esthétique, et production d’oeuvres, étant d’ailleurs souvent eux-mêmes également critiques, curateurs, etc. Nous avons aussi choisi de mettre au cœur du projet Que faire? des œuvres qui réactualisent cette critique de la représentation, portée par Godard: ainsi le travail de Rabih Mroué qui ouvrira ces rencontres au Centre Pompidou ce samedi 11 à 14h ou encore le programme Politiques de l’image, qui sera présenté à l’Espace Khiasma vendredi 17.

La performance de Rabih Mroué On three posters et son travail vidéo nous semblent réactiver aujourd’hui ce questionnement sur une épistémologie de l’image, tout en interrogeant la manière dont le contexte libanais peut être interprété, lu en Europe. Il nous semble qu’il y a justement dans le frottement entre des problématiques post-coloniales et la critique du dispositif cinématographique une voie de rénovation particulièrement fertile de cette critique de la représentation. La mise en crise des dispositifs de mise en scène de l’image, qu’elle soit cinématographique, télévisuelle ou ethnographique, est travaillée dans ce sens par les cinéastes et artistes anglais Karen Mirza et Brad Butler, dont nous présenterons les films à l’Espace Khiasma. Dans la critique que Butler et Mirza formulent implicitement au documentaire humaniste, ce documentaire ancré dans une certaine éthique, pensée comme universelle, une éthique de l’Altérité, qui a été très dominante en France depuis les années 90, il nous semble qu’il y a là un lieu très important de rénovation pour le cinéma contemporain et à venir également.

Cette question traverse en creux ces rencontres et c’est ce qu’on verra notamment la première journée de la manifestation, avec la performance de Rabih Mroué, donc, mais aussi les interventions du théoricien de l’art mexicain Joaquin Barriendos, autour des «colonialités du voir» et des épistémologies visuelles venant du Sud ou du collectif Otolith Group créé en en 2001, à Londres, par les cinéastes, artistes et curateurs Anjalika Sagar et Kodwo Eshun et qui explore les potentialités de la pratique documentaire, du film-essai, des archives post-coloniales et médiatiques, des fictions futuristes et le legs des cinémas non-alignés et du tiers-monde. Enfin, il nous semble qu’il faut souligner un dernier déplacement: si, comme nous le disions, ces nouvelles pratiques filmiques et vidéographiques s’inscrivent dans le champ de l’art, bien davantage que dans le champ historique du cinéma, ou même du cinéma expérimental, ces pratiques excèdent surtout le seul champ de l’image, se plaçant souvent à la croisée avec la performance, avec des pratiques de re-enactement, des pratiques d’intervention urbaine, des pratiques dans l’espace public.

On le verra avec le travail du collectif russe Radek Community et Dmitry Gutov, le collectif argentin Internacional Errorista, ou encore l’artiste afghane Lida Abdul, israélienne Yaël Bartana, cubaine Tania Bruguera, new yorkais Mark Tribe. Ces pratiques performatives du cinéma et de la vidéo rendent compte au mieux de la puissance d’agir des corps, de leur puissance de vie, cette capacité d’agir qu’ont les sujets politiques. C’est alors l’espace politique du cinéma qui se trouve multiplié, élargi, augmenté. Réouvrir et faire proliférer les possibles, construire des récits alternatifs, produire des contre-récits historiques, à rebours des idéologies de la fin de l’histoire, voilà un des enjeux majeurs de ces pratiques critiques.